‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 269 sur 280 · CHAPITRE SEPTIÈME SÔQ · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME SÔQ

un sens de plus, on aurait pu calculer tout ce que l'homme privé successivement de chacun de ses sens pourrait non-seulement conserver mais acquérir d'idées sans eux.

« Si vous n'avez pas eu à Paris tout le succès que vous méritiez, c'est, si vous me permettez de vous le dire, que vous n'avez pas voulu avoir de l'adresse dans votre manière de présenter les idées de Kant et de combattre celles de ses adversaires. Si j'avais eu l'avantage de vous connaître avant que vous fissiez publier votre livre, nous nous serions peut-être disputés, mais j'espère que j'aurais obtenu quelques phrases de plus et de moins, qui vous auraient concilié l'araour-propre de nos philosophes. Quoi que vous pensiez de Tamour-propre, il faut l'apaiser comme Cerbère ; il veille à l'entrée du séjour des méchants, comme de celui des bons. Il serait bien fâcheux pour l'avancement de l'esprit humain que vous renonçassiez à l'idée de nous faire connaître les autres ouvrages de Kant ; ils ne seront jamais entendus sans vous, vous avez au suprême degré la clarté qui lui manque. Mais si vous avez ce dessein, venez en France et consultez quelques amis sur notre vanité française que vous avez un peu oubliée eh Allemagne. Tous ceux qui vous ont vu à Paris sont à cet égard de mon avis, et tous ceux qui vous ont vu disent que vous êtes encore supérieur en conversation à vos écrits mêmes... Vous m'accusez, et l'Allemagne avec vous, d'avoir risqué ce reproche sur le ,goût qu'on est convenu de trouver frivole ; le goût arbitraire, le goût de mode mérite tout ce que vous en

dites, mais le bon goût est grec, romain, français, quelquefois allemand, anglais, car il se trouve dans toutes les beautés de ces littératures, le bon goût est la vérité, la mesure et le choix ; c'est quand les Allemands sont fleuris et affectés qu'ils sont de mauvsus goût. Ce n'est point les hardiesses heureuses que je condamne, à Dieu ne plaise ! mais c'est de se faire vif^ pour me servir de l'expression d'un Allemand très connu en France. Je crois avec vous que l'esprit humain qui semble voyager d'un pays à Tautre est à présent en Allemagne . J'étudie l'allemand avec soin, sûre que c'est là seulement que je trouverai des pensées nouvelles et des sentiments profonds, mais il manque à ce pays que les idées puissent influer sur les institutions, et que la méditation puisse conduire à des résultats positifs. Quoiqu'il en soit, c'est le pays du monde aujourd'hui où il y a le plus d'hommes distingués comme philosophes et comme littérateurs... »

Elle s'est exprimée d'une façon tout à fait semblable dans une lettre à Gerando, où on lit dette phrase: « Je tiens pour intolérants ceux qui douteraient de ma philosophie parce que j'aurais aimé, dans ce que de Yillers nous a donné de la philosophie de Kant, ce qui est plus favorable aux nobles espérances d'une vie future ». *

Yillers ne consentit pas à admettre qu'on devait « sucrer les pilules », et répliqua qu'il avait beaucoup trop épargné encore l'ignorance française, en ajoa-

^ Baron 6. de Gerando, Lettres inédites et sotiverdrs biographiques de M^^ Récamier et de M^^ de Staël.

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