CHAPITRE SEPTIÈME
M"' de Staël et Charles de VUlers se rencontrèrent pour la première fois à Metz. D'après une note de celui-ci, elle arriva dans la capitale de la Lorraine le mercredi 2(5 octobre 1803 au soir et ne repartit que le 8 novembre. On se plut^ mais on n'était pas tou jours du même avis, et parfois M°" de Staël faisait glisser le soir un billet au crayon sous la porte de Villersafin d'arranger le malentendu du matin. « Je sais bien que Benjamin ne se plaît que dans la guerre civile », écrivait-elle une fois, o mais je ne prétends pas me coucher avec cette inquiétude ». Villers, ajoutait-elle, ne doit pas s'y tromper : ma bienveillance a toujours été générale, ma sympathie toujours exclusive .
De Forbach^ où lu retint sa santé, elle lui citait cette pensée de Jean-Paul (dont Villers lui avait donné les œuvres pour la distraire en voyage), qui Tavait fort impressionnée : « Ne vous raccommodez jamais avec votre ami qu'en pleurant et orageuseraent, car le froid de la brouiUerie pourrait rester dans la réconoiliation».
De Metz elle recommanda Yillers à Gerando, comme un homme de beaucoup d'esprit... et qui a toutes les idées du nord de l'Allemagne dans la tête. ^
Elle-même avait peme à prendre son parti de la si-
1888. — ' W. de Bippen, Charles de Villers. Annales prussiennes, i871, 288. — * M. Isler, Vie et écrits de Charles de Villers — * Jalien Schmidt, Histoire de la littérature française depuis le règne de Louis XK/, I, 33^ — * Ernest Magep, Histoire de ta littérature nationale française^ 089-1 837, IV, 117.
' Baron G. de Gerando, Lettres inédites et souvetiirs biographiques de M^'^ Bécamicr et de M^^ de Staël, 60.
tuation qui lui était faite ; elle souffrait amèrement et confiait son chagrin à Matthieu de Montmorency, dont les lettres la suivaient fidèlement.
« J'ai reçu deux lettres de vous, cher Matthieu, que je n'ai pu lire sans beaucoup de larmes. Je suis bien faible, et les nuits que je passe avec un sommeil sans cesse interrompu achèvent de m'ôter la force. J'étais loin de croire que je souffrirais ce que souffre ; je me serais conduite autrement^ si je l'avais prévu. Pour m'achever, ma fille a repris un rhume coqueluche, et je ne sais absolument que devenir. J'espère cependant être en état de partir jeudi prochain, mais je meurs de peur que le climat du Nord ne convienne pas à ce pauvreenfant. Quel mal le PC. {Premier Consul) m'a fait ! Je crois encore pour l'honneur du cœur humain que^ s'il en avait eu Fidée tout entière, il aurait reculé devant elle. — J'ai la conviction que c'est moi qui suis cause que votre oncle est rappelé : il aura voulu vous donner une compensation. Mais lï'estil pas vrai, cher Matthieu, que ce n'est pas une compensation, parce que personne ne vous aime comme moi et parce que votre oncle a le bonheur de ne pas souffrir par l'imagination ? J'^i été hier voir la cathédrale de Metz et la synagogue des Juifs. Ces tombeaux dans la cathédrale, ces cris aigus dans la synagogue, tout agissait sur moi, et j'avais une terreur de la vie qui ne peut se peindre. Il me semblait que la mort menaçait mon père, mes enfants, mes amis, et ce sont des sensations de ce genre qui doivent préparer le désordre des facultés morales. Pourquoi vous peindre.