CHAPITRE SEPTIÈME bjS
cher Matthieu, un si misérable état ? Mais mon âme vase réfugier dans la vôtre, et j'ai pour vous de ce sentiment que vous inspirent les personnes en qui vous vous confiez et que vous croyez meilleures que vous. — Benj. {Benjamin Constant) est excellent pour moi. Certainement, sans lui, il me serait arrivé quelque chose de bien extraordinaire. Je vous prie de l'aimer du bien qu'il méfait, ou plutôt du mal dont il me sauve. — J'ai trouvé ici Villers de Kant, qui est vraiment un homme d'esprit et intéressant par son enthousiasme pour ce qu'il croit bon et vrai. Il a aveclui une grosse Allemande, M""* de Rodde, dont je n'ai pas encore percé les charmes. Le préfet a été parfait pour moi ; mais je n'en cause pas moins une peur terrible dans la ville. On y a tout exagéré, si jexagérer est possible, et un pauvre président du tribunal criminel, beau-frère de Villers, ne croit pas pouvoir me voir sans courir le risque d'être destitué. A Paris^ on connaît mieux le vrai, mais ici Ton est comme une pestiférée dans la disgrâce. Raison de plus pour n'y pas rester. Mais ces lettres qui arrivent tous les jours et au bout de deux jours, c'est jencore un lien à déchirer que de s'en éloigner. Cependant, j'y suis résolue, si la santé de ma fille me le permet... Plus tard je vous écrirai ce que je fais. Je change d'avis quatre fois par jour ; cependant je crois que je vais à Francfort. Adieu, cher Matthieu, ne vous lassez pas d'aimer votre pauvre amie. Que dit -on à Paris de mon histoire?». *
^ Sdiinie^Beuve, Nouveaux Lundis, Xlly 300'30i, M«o de Staël à Matthieu de Montmorency, Metz, 28 octobre 1803.
M"'^ de Staël poursuivit son voyage en compagnie de deux de ses enfants, son fils âiné et sa fille ; elle avait envoyé le plus jeune, Albert, de Paris en Suisse. Sur la route de Hayence, elle et son valet de chambre, nommé Bosse, furent en danger d'être volés et peutôtre assassinés. Bosse, écrivait-elle à cette occasion, aurait pris ce dernier accident de très mauvaise part, s'il lui était arrivé.
A Francfort elle était recommandée à la maison Bethmanu ; mais si Ton en croit l'illustre médecin Sœmmering * et une lettre de la mère de Gœtbe à son fils, la célébrité qui précédait la voyageuse n'était pas précisément de nature à lui faciliter l'entrée dans la société allemande. « Elle m'a accablée comme si j'avais une meule suspendue au cou d^ écrivait à son fils ((Madame la conseillère », d'ordinaire si aimable et si prévenante ; (( je Tai évitée partout, je me suis abstenue des réunions où elle se trouvait, et j'ai respiré plus librement après son départ. Qu'a-t-elle à faire avec moi ?^Je n'ai pas même écrit dans ma vie im abécédaire, et mon génie m'en préservera àTavenir co.mme par lejpaâsé».*
Aux difficultés^ extérieures de ce séjour à l'étranger vint s'ajouter une grave maladie d'Albertine, une fièvre scarlatine, qui inspira à sa mère des craintes pour sa vie et lui fit écrire à Genève des lettres désespérées à sa cousine. Tandis que l'enfant se réta-
* * R. WagQcr, Vie^de Saknmering et ses relations avec ses contemporains, 115.
* * Robert Keil, Correspondance de JV"»* la conseilière Gœlhe, 133. Lettre à son fils, 13 janvier 4804.