‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 28 sur 280 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

uns, parce qu'ils espéraient, avec Marie-Antoinette, faire ainsi la preuve de son inutilité et laver le roi du soupçon de participer aux intrigues du dehors ; les autres, parce qu'ils comptaient toujours que l'attitude loyale du monarque le ferait apparaître aux yeux de la grande majorité de la nation comme son unique et naturel défenseur contre les calamités qui menaçaient le pays, la guerre civile, la banqueroute, la désorganisation générale. Entre ces deux opinions il y avait encore place pour une troisième, également représentée par deux personnalités avant tout, Malouet et Morris. Morris était de ceux qui blâmaient 1 afuite à Yarennes comme une lourde faute^ parce qu'elle avait eu lieu à un moment où il croyait apercevoir tous les signes d'une réaction des provincescontre l'Assemblée nationale, et cela en faveur d'une consolidation de Tautorité. ' Mais maintenant que la situation était de nouveau complètement changée et qu'il ne restait d'autre ressource au souverain que d'acquérir de la popularité pour sauver sa couronne et sa vie, Morris conseilla, en vue de ce but, une déclaration franche du monarque sous forme de discours à l'Assemblée. Louis XVI, disait-il, ne devait plus parler en qualité de roi, mais en homme à qui l'on a confié la couronne sous certaines conditions, et, comme tel, soumettre la Constitution à sa critique, en montrer les contradictions, prévenir de ses périls, et demander le retrait du décret en vertu duquel le pouvoir exécutif ne pouvait prendre les ministres dans TAssem-

* Jared Sparks, Gouverneur Morris^ II, 136-137.

blée. En revanche, il devait promettre de choisir comme conseillers des partisans décidés de la Constitution, de faire contrepoids à la prépondérance possible de la couronne à l'aide d'un sénat héréditaire, et tenir bon pour que d'aucun côté on ne s'opposât par serment à modifier une Constitution qui n'avait pas encore fait ses preuves. * Morris, qui dès le mois de mai avait émis l'idée hardie d'appeler les Jacobins aux affaires, parce qu'on devait gouverner à l'aide de ceux qui inspirent la crainte et non de ceux qui la subissent, et aussi parce que le pouvoir seul parviendrait à les user, ne se fit pas^illusion sur le sort des conseils qu'il donnait à Louis XVI ; mais il comptait que dans un avenir peu éloigné on auraittout motif de savoir gré au roi de les avoir entendus. Il les exposa sous la forme d'un mémoire qui fut vraisemblablement remis au monarque par Montmorin. Cela se passait dans les derniers jours d'août, et la chose devait être tenue absolument secrète. Dans l'intervalle, Morris dîna chez M"* de Staël ; Taccord était rétabli entre eux, depuis que l'homme d'Etat américain avait pu remarquer combien, dans les derniers temps, elle s'était rapprochée de sa manière de voir ; ses illusions sur la Constitution, écrivait-il à Jefferson en parlant d'elle, tombaient les unes après les autres.

Un petit incident devait lui montrer, par la même occasion, que dans l'énorme partie dont l'enjeu était le destin de la France, la jeune femme avait appris à manier ses cartes. Elle le pria, au dîner en

* Jared Sparks, Gouverneur Morris^ II, 490-512.

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