CHAPITRE PREMIER
M"** de Staël fut une des premières victimes de la haine des partis. L'expérience de chaque jour confirme que les modérés sont ceux qu'on écoute le moins, «r Ce sont les nuances qui se quereUent, pas les couleurs», dit Tocqueville. La droite de TAssemMée nationale, les royalistes de 1789, haïssaient les constitutionnels beaucoup plus qu'ils ne détestaient les Jacobins et se seraient entendus bien plus volontiers avec Marat qu'avec Mirabeau, avec Danton qu'avec Necker. Les décrets les plus funestes de TÂssemblée nationale, son refus d'accepter un ministère parlementaire, le 7 novembre 1789, comme plus tard, le 17 mai 1791, la motion par laquelle Robespierre proposa qu'aucun membre de l'ancienne Assemblée ne pourrait être réélu dans l'Assemblée nouvelle, tout cela passa grâce à l'alliance formée par les royalistes intransigeants avec la gauche et contre les hommes de conciliation. Ce sentiment était d'ailleurs réciproque : « les constitutionnels » , affirme entre autres le modéré Ferrières, « craignaient la noblesse et le clergé encore plus que les Jacobins ». On connaît l'exclamation de la reine : « Plutôt périr qu'être sauvé par La Fayette et les constitutionnels ! » *
Si les plus hauts intérêts et les questions les plus vitales étaient ainsi traités, comment aurait-on songé à épargner Thonneur des personnes? M""' de Staël fut diffamée d'abord à cause de ses propres opinions, ensuite et surtout parce qu'elle était la fille de Necker. Le signal de l'attaque fut donné par Rivarol,
^ M"« Gampan, Mémoires. — Malouet, Mémoires, H, 126.
qui, après Voltaire, semblait avoir trouvé l'art a d'insulter les vivants et les morts par ordre alphabétique » , et que sous ce rapport on a comparé à l'Arétin. ^
Dans les Actes des Apôtres, dès 1789, M""* de Staël apparaît comme « la bacchante de la Révolution )), comme la seule personne en Europe « qui puisse tromper sur son sexe d . * C'était dire qu'une fois l'éclat et la grâce de la première jeunesse disparus, sa personne commençait à accuser l'embonpoint précoce, sa physionomie les traits fortement caractérisés et quelque peu virils, qui lui faisaient dire souvent que le bien le plus enviable de la femme — la beauté — lui avait maoqué. On ne devait pas s'en tenir à de semblables railleries. Dans la Galerie des Etats-Généraux et des dames françaises, publiée également en 1789, Rivarol persifla M™* Necker sous le nom de « Statira )>, sa fille sous celui de « Marthésie ». La comtesse de Sabran, personne originale et gracieuse dont la correspondance forme un des joyaux trop peu connus de la littérature de son temps, • fut, à cause de son amour pour la poésie, ridiculisée sous le nom de « Sapho »• M""* Vigée- Lebrun, la célèbre artiste, figurait sous la dénomination de (I Charités » , la comtesse François de Beauharnais sous celle de « Corylla », M™* de Genlis sous celle de « Polyxène ». Toutes ces railleries prenaient naissance le soir, au jeu et à table, dans un restau-
^ Garo, Rivarol et la société française. Journal des Savants, sept.-nov. 1883.
* De Lescure, Rivarol, 175.
' Ë. de Magnieu et Henri Prat, Correspondance de M^* de Sabran et du chevalier de Boufflers, 1778-1788.