‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 31 sur 280 · CHAPITRE PREMIER 6l · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER 6l

l'exemple de l'Angleterre il laisse son ambassadeur constamment à Paris. Quoi qu'on en dise, la France redeviendra une puissance intéressante à ménager ; il n'est peut-être pas sage de ne vouloir plus la compter dans la balance du système politique de l'Europe. Les princes d'Allemagne se trouveront mal de l'alliance du roi de Prusse et de l'Empereur, et je ne sais pas si la Suède gagnera à la puissance unie, sans contrepoids, de la Russie et de l'Angleterre. Ces intérêts m'ont toujours paru, je l'avoue, supérieurs à ceux de ce qu'on appelle la cause des rois ; quelque folie que fasse la France, tant qu'il y aura de grandes associations d'honneur, la monarchie subsistera, elle est dans la nature des choses, et rien ne peut empè* cher qu'on n'y revienne, mais la balance politique de l'Europe, une fois renversée, sera longtemps avant de se rétablir. Je crois d'ailleurs que cette révolution est bien plus dirigée contre la noblesse que contre la royauté. Dans le combat de l'aristocratie contre la démocratie, la monarchie peut très facilement tirer son épingle du jeu et, si cela arrive, la destruction des corps intermédiaires servira la puissance royale. En Turquie, il n'y a pas plus de noblesse qu'en France ; c'est sous ce point de vue entre beaucoup d'autres, que je trouve la Constitution de France détestable, elle n'établit aucun équilibre ; si le roi a la majorité dans la seule chambre qui existe, il peut tout, s'il ne Ta pas, il ne peut rien. Que la Constitution d'Angleterre est plus habilement combinée I et quelles misérables têtes que celles de nos Français, qui ont pensé qu'il était au-dessous d'eux de l'imi-

ter, et qu'une Constitution avait besoin, comme un poème épique, du mérite de Tinvention. Au reste, dans les commencements de la révolution, la noblesse était aussi opposée à la Constitution d'Angleterre qu'à celle de France actuellement, et le malheur de ce pays a été que rien de raisonnable n'est entré la veille dans la tête de personne, pas une action n*a été faite par prévoyance, roi, nobles et démocrates, tout a obéi aux circonstances. Si je vais jamais en Suède, je vous montrerai quelques réflexions que j'ai écrites sur cette révolution, dont l'exactitude a quelque mérite. U faut cependant vous parler de la situation du moment. Le roi et la reine font tous les jours depuis une semaine quelques actions patriotes^ c'est le terme consacré; il est sûrement très généreux d'oublier tous les outrages qu'on leur a fait éprouver, d'écarter par cette conduite la guerre qui menaçait la France, mais le changement me parait trop subit et je ne sais pas si plus de dignité ne convaincrait pas même plus sûrement les bons esprits de la sincérité de ces nouvelles résolutions. Le peuple au reste ne saisit pas ces nuances, et du matin au soir ce sont des danses, des illuminations, des fêtes, enQn il se croit heureux et met de la vanité à le paraître en présence de ses ennemis. Il n'y a pourtant rien de bien prospère à manquer d'ai^ent et de travail, mais ce nouveau régime l'amuse, les uniformes, les évolutions militaires, les événements continuels le tirent de l'uniformité de sa vie, et je crois quelquefois qu'il ne tient à ce nouvel ordre que parce qu'il l'arrache à Ten-

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