‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 32 sur 280 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

nui de ses occupations habituelles. Il y a une vie entière de réflexion sur le spectacle qu'ont donné ces deux années, et j'ai besoin de lire mon extrait de baptême pour savoir que je n*ai que 24 ans. La licence de la presse est un des plus horribles inconvénients de ce nouveau régime ; il faut convenir que les aristocrates s'en servent au moins autant que les démocrates, et ce qui étonne dans un parti qui se nomme celui de la chevalerie, c'est leur acharnement contre les femmes ; tout ce qui est jeune est l'objet de leurs infâmes libelles. Je n*ai pas assurément pensé que de telles abominations fissent effet sur le roi ; cependant je lui ai écrit pour l'en prévenir, parce que je savais qu'à Aix-la-Chapelle on avait cherché à l'éloigner de moi. Daignez appuyer ma lettre, eUe n'est inspirée par aucune vue d'ambition ; je crois que le roi sera fidèle à la promesse qu'il a daigné nous faire, soit qu'il eût ou non de l'attrait pour moi ; mus il est très vrai que mon admiration pour sa personne me rendrait pénible jusques au fond du cœur toute prévention de lui contre moi. L'espoir de la dissiper me fait désirer d'aller en Suède, si le roi donnait un congé à M. de Staël, et qu'il n'y eût pas d'inconvénients à en profiter le printemps prochain, que la crise actuelle finie ne forçât plus à expliquer ce départ par une cause politique, dont le soupçon serait, je crois, nuisible aux intérêts futurs de la Suède, si enfin le roi (était) sondé par vous, non interrogé, (car vous sentez qu'il m'importe qu'une telle demande ne soit pas publique et que je ne dois pas vouloir m'exposer à un refus). Si vous

m*écrivez donc avec votre boDté accoutumée ce que vous pressentez de ropioion du roi, je ne serais pas éloignée de l'idée d'un voyage au printemps prochûn, si la santé de mon père et de mon fils me laissaient sans inquiétude. Mais que d'événements peuvent séparer d'un tel projet ; l'avenir de six mois est plus qu'un des siècles du temps jadis ; on ne retrouve quelque chose de stable qu'au fond de son cœur et la reconnaissance que je dois à votre intérêt, l'estime profonde que j'ai conçue pour l'esprit juste et profond dont vos lettres sont une nouvelle preuve, ne peuvent changer avec les révolutions des empires. Vous me permettiez donc de remettre en vos mains les intérêts, de vous demander quelques détails sur la disposition du roi en notre faveur, enfin surtout je vous supplie de bien répéter que M. de Staël ne peut avoir aucun rapport avec les méchancetés qu'on a voulu me faire, car je n'ai pris part aux affaires de France que par le rôle que mon père y a joué, et depuis son départ il ne m'est plus resté que l'ébranlement d'une grande émotion. M. de Staël, par l'extrême modération de son esprit et de son caractère, n'a point participé aux mouvements que j'ai pu éprouver dans les premiers jours de mon espérance. Au reste, c'est par la réflexion qu'on sent la dangereuse situation de la France. Si je me laissais persuader par les illuminations et les coups de canon, je croirais que nous sommes au comble de la prospérité.^ Adieu,Monsieur, mandez-moi si vous êtes

*■ Lettres inédiles de M^* de Staël, apparteaant à la biblio-

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