CHAPITRE II
Parmi ceux qui, en septembre 1791, tremblaient devant un avenir qu'inaugurait la proscription de Texpérience, il faut compter M""' de Staël.
Les fêtes par lesquelles on célébrait la Constitution, les assurances de fidélité et de dévouement au roi et àla monarchie constitutionnelle^ loin de lui donner le change sur la situation, confirmaient toutes ses craintes. On crut avoir atteint la réalité des choses dont on n'avait obtenu que le nom, écrit-elle plus tard. Elle fut témoin de l'accueil enthousiaste fait à rOpéra au roi et à la reine lors de leur première réapparition en public. Mais quand dans le ballet de Psyché^ choisi pour la circonstance, les Furies s'élancèrent en secouant leurs torches, que cet éclat d'incendie se répandit dans toute la salle, le pâle visage de la reine, qui, malgré la profonde tristesse qu'on apercevait à travers son obligeant sourire, s'efTorçadt d'être aimable, se trouva éclairé d'une lumière blafarde. La jeune femme, tourmentée par de tristes pressentiments, fut assaillie d'une terreur
qu'elle n'eut que trop de motifs de ôe rappeler. La représentation fut suivie d'une promenade dans les Champs-Elysées, superbement illuminés. Ce même peuple qui, au retour de Yarennes, proférait à haute voix des ipenaces de mort, se pressaitmaintenantavec respect autour du carrosse royal, qui cheminait lentement à travers la foule. De temps en temps M"' de Staël reconnaissait tel ou tel de ses amis de la Constituante, Talleyrand, Barnave, Dupont de Nemours, Chapelier, Thouret, demierprésident del'Assemblée. Tous ces députés lui faisaient l'effet de souverains détrônés, qui avaient toutes raisons de craindre leurs successeurs et qui n'en feignaient pas moins réciproquement une confiance qu'aucun d'entre eux ne ressentait plus. * Un peu auparavant le gouvernement, au prix de beaucoup de dépenses et de difficultés, avait ordonné une enquête sur l'état de l'opinion dans le pays. Le résultat était assez d'accord avec les informations des constitutionnels. Il en ressortait que le Midi était fortement imbu d'idées républicaines, le Nord surtout attaché à l'Eglise, l'Esté gravement lésé dans ses intérêts matériels, quelque peu enclin à se rapprocher de l'Allemagne, les provincesde l'Ouest et du centre, monarchiques. «
L'avenir dépendait de la façon dont cette opinion se trouverait représentée dans l'Assemblée. Etablie sur des bases absolument nouvelles, celle-ci étaitencore inconnue à elle-même. Ce qui frappait les yeux avant tout, c'est que la droite de la Législative était
* M»« de Staël, Considérations, I, 429-4a3. ' Jared Sparks, Gouverneur Morris, U, 142.