CHAPITRE DEUXIÈME jb
à peine comme total de fortune la somme de trois cent mille livres, et, d'après une remarque de La Harck, la plus grande partie d'entre eux ne possé- (Isdent en propre que leurs galoches et leur parapluie.* Ils étaient donc prêts à entreprendre la tâche que deux personnalités aussi différentes que Barnave et Ferrîères ont nommée d'un commun accord « la nouvelle répartition de la richesse ». * On rendait ainsi hommage à l'idéal égalitaire qui remplissait toutes les tètes en établissant un niveau banal, matériel et intellectuel, qui n'étonna pas moins les contemporadns qu'il a étonné plus tard les historiens de la Révolution. ' Ce qui frappait surtout à l'égard de la nouvelle souche parlementaire à laquelle venaient d'être confiées les destinées du pays, c'est que l'immense majorité de ses membres n'étaient pas moins insignifiants qu'ils avaient été jusque-là inconnus.
La remarque qu'avait faite autrefois Louis XVI au sujet de la liste des députés du Tiers s'appliquait avec bien plus de justesse aux membres de la Législative.
En plus grand nombre que leurs prédécesseurs ils appartenaient à ces professions qui, sans accorder toujours beaucoup à rindividu,rautorisent cependant
* Bacoart, Correspondance entre Mirabeau et de La Marck, m, 233 et 246.
• Ferrièrea, Mémoires, II, 475.
» M-» Roland, Mémoires, I, 332. — Léouzon Le Duc, Correspondance diplomatique du baron de Staél, 6 octobre 1791. — Du mouriez. Mémoires, III, ch. 5.
à tout espérer. Avocats, notaires, petits employés formaient presque les deux tiers de la Législative et de la Convention. La majeure partie du dernier tiers se composait de journalistes, de littérateurs, demédecins, de quelques comédiens et artistes, déclassés de toutes les professions, de l'église, du cloître, de la science, de la magistrature, de la cour et du monde, tels que la société les tient toujours en réserve pour les aventures de tout genre, héroïques ou autres. Beaucoup d'entre eux savaient à peine lire et écrire. Presque tous étaient nouveau venus dans la politique et n'avaient qu'un point de contact : monarchistes et républicains étaient remplis de la même confiance dans l'efficacité des formules politiques qui leur étaient familières, poussés par la môme ambition et résolus à surpasser les hauts faits de la Constituante. Ils ne ressentaient que de la compassion pour leurs prédécesseurs, qui avaient laissé leur œuvre inachevée, et ne doutaient pas un instant qu'ils réussiraient à donner au monde ce que celui-ci n'avait pu établir jusque-là : l'Etat dans son expression la plus parfaite. « Aucun argument, aucune objection n'étaient écoutés par ses chefs «> , dit M'"' de Staël au sujet de l'Assemblée législative ; « aux observations de la sagesse, et de la sagesse désintéressée, ils répondaient par un sourire moqueur, symptôme de l'aridité qui résulte de l' amour-propre. On s'épuisait à leur rappeler les circonstances et à leur en déduire les causes ; on passait tour à tour de la théorie à l'expérience, et de l'expérience à la théorie, pour leur en démontrer l'identité ; et, s'ils consentaient à ré-