CHAPITRE DEUXIEME
pondre, ils niaient les faits les plus authentiques et combattaient les observations les plus évidentes, en y opposant quelques maximes communes, bien qu'exprimées avec éloquence. Us se regardaient entre eux comme s'ils avaient été seuls dignes de 3*entendre, et s'encourageaient par l'idée que tout étsdt pusillanimité dans la résistance à leur manière de voir... L'Assemblée législative ne rendit pas moins de décrets (que la Constituante), quoique rien de vraiment utile ne restât plus à faire ; mais l'esprit de faction inspira tout ce qu'elle appelait des lois ».^
Ces premiers décrets : suppression du titre de Majesté, fauteuil assigné au roi auprès de celui du président, interdiction de recevoir le monarque debout, durent être en partie retirés le lendemain même, pour rendre possible la présence du monarque dans l'Assemblée. En tant que symptômes ils n'en conservaient pas moins toute leur signification.
Désormais la monarchie, supposé qu'elle dût subsister, en était réduite à attendre de la représentation nationale la preuve de l'impossibilité pratique de la Constitution, tandis que les vrais maîtres dei la situation, les chefs de la démocratie parisienne, épiaient tous les moyens défaire le procès aux derniers restes des institutions monarchiques, qu'ils détestaient. Dans ce duel inégal et mortel, la Législative joua entre les adversahres non le rôle d'arbitre, mais celui de provocateur. 11 n'y avait plus moyen de douter que le dénouement lui serait imposé par le terrorisme du club
* M»« de Staël, Considérations, XIII, 30-31.
des dacobins. Dans rintervalle apparut inopinément sur la scène politique le parti de la Gironde. Tandis que Paris se faisait représenter à la Législative par Fauteur du mot fameux : la propriété, c'est le vol * — le dénonciateur Brissot — et par le fanatique de la théorie, le marquis de Gondorcet, les départements y envoyaient Vergniaud, Guadet, Gensonné, Isnard, Valazé, Buzot, Barbaroux, tous leshummes enfin sur lesquels devait s'appuyer plus tard la légende révolutionnaire pour distinguer entre le point de départ de la Gironde et celui de la Montagne. Depuis longtemps cette distinction n'est plus admissible. L'avantgarde républicaine des doctrinaires de la Terreur partage avec ceux-ci la responsabilité de la catastrophe finale, qu'elle n'atténua pas plus qu'elle ne l'ajourna. Le dessein qu'on lui a imputé « d'avoir voulu l'établissement delà république par TÂssemblée, afin d'empêcher qu'elle se fît par le peuple », ce dessein échoua par suite de la capitulation de la Gironde devant la tyrannie populaire ; au lieu de lui résister en face,elle se contenta de dissimuler sous les dernières couronnes de l'éloquence et du talent les traces sanglantes qui marquaient son passage. Privée du pouvoir magique de la parole de Vergniaud, détachée des sophismes de Gondorcet et dépouillée de l'idéalisme trompeur qui distinguait les amis de M"^"* Ro» land d'avec les farouches doctrinaires de l'Assemblée de 1792, cette faction politique n'eût trompé personne sur le but auquel elle tendait ni sur le de-
* Brissot, Recherches philosophiques sur le droit de pro» priété et sur le vol considéré dans sa nature, Chartres, 1780.
gré de responsabilité qui reliait la rhétorique de la Plaine aux actes de la Montagne. ^
Ce fut comme un présage en ce sens, que le discours d'ouverture de Vergniaud et les premières invectives d'Isnard eurent pour objet de défendre la proposition de Brissot,quiyContrairement à la Constitution et à l'amnistie récemment accordée.obligeait en apparence etsous menaces de confiscation les émigrés à rentrer en France, mais rendait en fait leur retour impossible. ' Le but désiré était atteint.On avait trouvé à l'adresse des puissances le ton provocateur qui prépara d'abord la guerre, puis la rendit inévitable, et le roi, accusé avec une fureur croissante d'entretenir des intelligences à rétranger, fut forcé d'opposer son veto au décret du 8 novembre. Ce décret établissait la peine de mort contre tous les princes et fonctionnaires français qui n'auraient pas regagné leur patrie au 1*^ janvier 1792, aussi bien que contre les Français constituant à l'étranger un ce corps » , sans qu'on expliquât même ce qu'on entendait par ce mot, et il décidait qu'en cas d'absence leurs revenus seraient conQsqués.
Paris répondit au veto royal, et avec la connivence secrète des royailistes, en choisissant Pétion et non La Fayette comme maire à la place de Bailly, qui avait donné sa démission, en nommant Manuel procureur de la Commune, Rœderer^ l'ami de Brissot, syniiic, et Danton, substitut. Cette victoire des Jaco-
< Dumont, Souvenirs sur Mirabeau, 247.
• Bacoart, Correspondance entre Mirabeau et de La Marck^ 111,264.
8o MADAME DB STAËL ET SON TEMPS
bins ne fut remportée qae par dix mille sur quatrevingt mille voix, parce que soixante-dix mille citoyens n*avaient pas usé de leurs droits d'électeurs. '
Peu auparavant, la ville papale d'Avignon, réunie depuis le mois de septembre à la France, avait été le théâtre d'une lutte entre les partisans du régime ecclésiastique et les Jacobins. Elle se termina par un massacre épouvantable ; pour n'en citer qu'un incident, cent soixante personnes, hommes, femmes, enfants, furent précipités du haut d'une tour dans un puits et recouverts de chaux vive. ' « Nous sommes une des nations les plus barbares qui existent» , écrivait un Français à de La Marck à propos de cet épisode. ' Ce n'était d'ailleurs qu'un prologue.
Le roi était sérieusement résolu à faire l'essai loyal de la Constitution qu'il avait jurée ; au cas où elle se montrerait impraticable, il n'abandonnait pas l'espoir de la rendre viable au moyen d'une seconde Chambre et de la consolidation du pouvoir exécutif.*
Personnellement, il s'en tenait après comme avant à son programme négatif : pas de sang versé, pas d'atteinte portée à la conscience dans la question religieuse, et par conséquent pas de sanction à accorder à la persécution. 11 opposa son veto au décret qui
^ Bacourl, Correspondance entre Mirabeau et de La Marck, III, 268.
* Henri Martin, Histoire de France depuis 1789, I, 229.
' Bacourt, Correspondance entre Mirabeau et de La Marck, III, 265.
* Bertrand de Molleville, Mémoires.