‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 44 sur 280 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

manière de voir était identique ; en matière de politique extérieure, ils étaient tellement éloignés les uns des autres, que ces constitutionnels à la façon deTalleyrand, Biron, Gboiseul, Matthieu de Montmorency et Narbonne, se trouvèrent d'accord, non pas sur le but — il s'en fallait de beaucoup — mais sur le choix des moyens, avec les chefs de la Gironde. Ce fut précisément cet accord qui rendit possible le décret du 29 novembre.

En effet, s'il ne pouvait en être autrement, s'il ne restait comme solution que la guerre, il valait encore mieux que le roi en prit l'initiative, que les préparatifs se fissent en son nom, et qu'au lieu de compter sur Tappui des étrangers, il comptât sur l'entente avec le sentiment national. Ce que les Jacobins craignaient avant tout — la consolidation du trône et le rétablissement de l'ordre par une armée réorganisée — devint le but politique de leurs adversaires, la dernière espérance des constitutionnels^ dont les intérêts, cette fois, se trouvaient en accord avec leurs responsabilités. Cette aristocratie libérale, lorsqu'elle embrassa la cause de la Révolution, avait voulu deux choses surtout : d'abord la monarchie modérée ; ensuite, au lieu de privilèges odieux et surannés, une grande influence politique pour elle-même. Maintenant que les événements avaient pris une tournure si différente et que l'existence même de la monarchie était mise en question, le devoir et l'honneur commandaient de se placer entre elle et la Révolution. Avant que la Révolution touchât à la couronne^ il lui fallait franchir uue barrière vivante et sacrifier

les vrais représentants de ce programme libéral de 1789, qu'elle avait indignement renié. A ces motifs dictés par un dévouement chevaleresque s'en joignaient d'autres encore.

Cette petite phalange de gentilshommes ne contestait pas au fanatisme doctrinaire le droit d'inscrire comme dernier mot de son programme la régénération de l'humanité, à la condition seulement qu'on ne l'obligeât pas à partager cette croyance. Pour ces hommes comme pour tant d'autres qui, alors et plus tard, jouèrent un rôle dansla Révolution, celleci ne représentait pas seulement une théorie, mais aussi et surtout une carrière. Naissance, éducation, traditions, situation personnelle, toutes ces choses les préservaient du rôle d'aventuriers^tel qu'il échut à Dumouriez entre autres. Mais parvenir au pouvoir avait été, dès le début, l'espoir qui les animait, et ils étaient bien résolus à ne pas assister en spectateurs oisifs au drame qui se dénouait sous leurs yeux, à ne point laisser la puissance tomber aux mains de gens dont la personne ne leur inspirait pas moins d'antipathie que la politique. Un instinct sûr leur disait que le calcul des Feuillants était faux, par cela même qu'il était anti-national. En effet, désespérant de la France, ceux-ci voulaient en appeler à un congrès européen, et, en cas d'échec, à l'intervention armée des puissances ; ils déclaraient le pays incapable de se tirer d'affaire lui-même et le livraient, comme une seconde Pologne, au jugement des étrangers. La reine elle-même, après avoir en vain essayé d'échapper au dilemme par l'appel au congrès, s'en rendait

compte^ quoicfue trop tard, dans une de ses demiëres lettres à Mercy, où elle signale rintervention étrangère comme attentatoire à la dignité nationale. ' Su mois plus tard, et le ministre de Lessart payait de sa vie cette politique, exploitée contre lui par ses ennemis ; un an encore^et le roi, atteint par la même accusation, portait sa tête sur l'échafaud.

En attendant, au mois de décembre 1791, tandis que le ministre des Feuillants, confiant dans le caractère pacifique et la modération de l'empereur, continuait à placer son espoir dans une entente avec r Autriche, La Fayette revint au projet longtemps caressé d'appuyer le soulèvement en Belgique par des armes françaises.confondant ainsi une fois^de plus les vœux en faveur de Tindépendance nationale avec la sympathie pour la cause révolutionnaire.

Ce n'était pas encore là l'offensive tant réclamée par Brissot, la guerre de la propagande révolutionnaire que Merlin de Thionville proclamait en ces termes: Guerre aux rois, paix aux peuples I Mais c'était déjà le premier pas dans la voie du prosélytisme armé, le premier essai tenté pour chercher audelà des frontières une diversion aux luttesintestines; à l'extérieur, c'était avant tout une volte-face à l'égard de l'Autriche, qu'il était dans les traditions de la politique française de détester et que la Révolution haïssait doublement comme opposée à toutes ses tendances. La Gironde, de son c6té, résolut de se contenter de la nouvelle combinaison jusqu'au moment

^ * Ametb, Marie- Antoinette y Joseph 11 et Léopold IL Cor* respandancef 264.

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OÙ il lui serait donné d'imposer sa propre solution. C'est ainsi que fut contractée l'alliance avec les constitutionnels. Le comte Louis de Narbonne s'offrit à elle comme ^présentant de ces derniers ; il espérait, par ce moyen, sauver le roi, et, de plus, « s'opposer aux étrangers, dans quelque circonstance que ce fût, lui paraissait le devoir d'un citoyen et d'un gentilhomme ». ^

Les influences qu'il pouvait faire servir à l'exécution de son plan n'étaient pas à dédaigner. Il était soutenu par son ami La Fayette, qui bien que détesté des Jacobins depuis la répression del'insurrection du Champ de Mars, continuait à jouir d'un renom de popularité dans le pays et passait pour une fo(ce indispensable à opposer à Tennemi. Biron, duc de Lauziin, léger, dissipateur, brave et ruiné, voyait dans le ministère de son ami Narbonne une expérience qui, en même temps que la France, pouvait le sauver luimême. 11 fit valoir en faveur de cette combinaison ses anciennes relations avec le parti du duc d'Orléans, quoiqu'il affichât depuis quelque temps, à l'instar de son amie, la duchesse de Coigny, des sympathies républicaines qu'un incident comique ne fit que trop connaître dans Paris. Gouverneur Morris raconte qu'au retour de Varennes une duchesse démocrate de sa connaissance s'était mêlée au peuple, répétant tout haut à diverses reprises : « Ne criez pas : Vive le roi I ». Mais la seconde partie seule de cette exclamation avait été entendue, et la foule irritée résolut de châtier d'importance cette amie du monarque.

» M«« de Staël, Considérations ^ XIII, 38.

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