CHAPITRE DEUXIÈME gb
l'église. Le portefeuille de la marine était depuis oc tobre aux mains du royaliste Bertrand de Molle ville, et la retraite de Duportail, effectuée sur la demande de TAssemblée, laissait vacant le ministère de la guerre.
Les constitutionnels alors intervinrent auprès du roi en faveur de Narbonne, et Louis XYI avait ses raisons particulières pour ne pas rejeter leur demande.
Le directoire du département de la Seine, administration qui répondait aux préfectures françaises actuelles, était encore à peu près exclusivement entre les mains du parti constitutionnel. Sollicité parla municipalité parisienne delui venir en aide dans ses poursuites contre les prêtres insermentés, ce directoire refusa de lui remettre la liste des suspects — la future liste de proscription. Ce refus était ainsi motivé : « Nulle religion n'étant plus une loi, nulle religion non plus ne peut être un crime ». Quelques membres de l'administration du département de la Seine firent un pas de plus et demandèrent au roi, dans une pétition, de s'opposer aux projets des émigrés et à toute tentative de réaction, mais de refuser en même temps son veto au décret du 29 novembre ; cette pétition portait entre autres les noms de Talleyrand, La Rochefoucauld, Beaumetz etDesmeuniers. ^C'était là un point sur lequel les constitutionnels tenaient bon. La Fayette, subissant l'influence de sa femme, de la pieuse maison de Noailles, ne cachait pas son antî-
* Rœderer, Œuvres complètes, III, 250-251.
paihie pour la constitution civile du clergé ; * Narbonne, sans se soucier des attaques et des menaces de la démagogie, avait, à Besançon, maintenu la croix à côté du drapeau tricolore et assuré ainsi la paix religieuse. * M"* de Staël, de son côté, accuse la Législative d'avoir infligé à la liberté la blessure mortelle de la persécution religieuse. « Tuer n'est pas détruire» , écrit-elle '. Talleyrand, aux yeux de gui la question religieuse n'était plus depuis longtemps qu'une question politique, voulait l'égalité de droits et la tolérance en matière ecclésiastique ; il demandait au roi avec insistance, presque sur un ton de menace, de ne pas favoriser le clergé insermenté^ mais il était tout aussi peu désireux de le voir persécuter. L'adresse du département de la Seine, dans laquelle il exposait avec énergie ce point de vue, amena d'autres départements à faire de même, et ce fut en vain que cette fois les sections parisiennes tentèrent de faire mettre en accusation les auteurs de l'adresse. Quant à Louis XVI,il n'hésita plus à témoigner sa reconnaissance aux constitutionnels pour l'assentiment et l'appui moral donnés par eux à la cause qui, à ses yeux, remportait sur toutes les autres, et le 4 décembre Narbonne devint ministre de la guerre. Quand il prêta serment, le Girondin Isnard lui cria : « Monsieur, la responsabilité c'est la morti ».*
* La Fayette, Mémoires, III, 111.
s Villemain, Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, I, 21 .
« M"« de Staël, Considérations, XIII, 32-33. ^ Sorel, L Europe et la Révolution française, II, 315.