‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 47 sur 280 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Le 14 décembre, le roi invita la Législative à agir de concert avec lui ; il se déclara solidaire de la nation vis-à-vis l'étranger et accorda à l'électeur de Trêves un délai de quatre semaines pour disperser Tarmée des émigrés, faute de quoi il ouvrirait contre lui les hostilités.

Quatre jours plus tard, le 19, suivit le veto royal contre les décrets relatifs aux prêtres. En même temps fut donné Tordre de rassembler en un mois cent cinquante mille hommes, que Ton partagerait en trois corps d'armée^ placés sous la direction de Rochambeau à Lille, de Luckner sur le Rhin, de La Fayette à Hetz.

Contrairement à ses collègues qui, fldèles en cela à la tradition de Necker, se tenaient timidement éloignés de l'Assemblée, Narbonne lui notifia sa nomination, exposa en personne ses projets et désigna rappel à la guerre comme le signal de Tordre. Ensuite il se rendit à la frontière pour surveillet* Texécution de ses mesures et pour remettre à Luckner et à Rochambeau, nommés maréchaux, le bâton de commandement, sur lequel, ainsi que ses adversaires du parti royaliste ne manquèrent pas de le remarquer, il avait fait supprimer les fleurs de lis. *

« Le comte Louis de Narbonne est enfin ministre de la guerre d'hier », écrivit la reine à Fersen ; « quelle gloire pour M'"' de Staël et quel plaisir pour elle d'avoir toute Tannée... à elle! Il pourra être utile, s'il veut, ayant assez d'esprit pour rallier les

• Bacourt, Correspondance entre Mirabeau et de La Marck, m, 285.

constitutionnels et bien le ton qu'il faut pour parler à Tarmée actuelle... Quel bonheur si je puis un jour redevenir assez puissante pour prouver à tous ces gueux que je n'étais pas leur dupe I ». *

Ce qui apparaissait à la reine comme ime cabale ambitieuse est devenu, dans le cours du temps, un épisode mémorable de l'histoire de la Révolution. « M™« de Staël » , écrit Thistorien de la Gironde, c( née dans une république, élevée dans une cour,, fille de ministre, femme d'ambassadeur, tenant au peuple par l'origine, aux hoii.mes de lettres par le talent, à l'aristocratie par le rang, les trois éléments de la Révolution se mêlaientou se combattaient en elle. Son génie était comme le chœur antique, où toutes les grandes voix du drame se confondaient dans un orageux accord ! . . Comme les femmes de Rome, qui agitaient la république du mouvement de leur cœur, ou qui donnaient et retiraient Tempire avec leur amour, elle voulait que sa passion se confondit avec sa politique, et que l'élévation de son génie servît à élever celui qu'elle aimait... Etre la destinée voilée d'un grand homme, c'était la seule ambition qui lui fût permise... son illusion lui fit croire qu'elle l'avait trouvé. Ce n'était qu'un homme séduisant, actif et brave. Elle en fit un politique et un héros • ».

Pour tenter cette aventure avec quelque chance de succès, il fallait suivre la voie indiquée par l'Assemblée elle-même et ouvrir une campagne diplomatique. 11

* Klinckowstrotn, Le comte de Ferscn et la cour de France, I, 269-270.

* Lainartine, Histoire des Girondins, I, 349.

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