CHAPITRE DEUXIÈME Io
laquelle il avait persisté à traverser dans une barque légère l'Oder débordé. *
Néanmoins, l'amour reconnaissant du peuple a orné ce jeune front d'une couronne légendaire de martyr^ dont l'histoire a la tâche ingrate de devoir le dépouiller.
Six ans à peine après cet événement, l'attention se fixait sur un autre membre de la maison de Brunswick, cette fois par rapport à des projets que M"' de Staël, elle aussi, défendait chaleureusement. C*est à elle que s'adressa le jeune Custine, en chemin pour cette petite cour, afin de s'assurerson concours et celui de ses amis pour la mission dont il était chargé. De Lessart ne l'approuvait qu'à son corps défendant, la reine la traitait de a folle idée » , ' et le roi ne lui donnait son assentiment qu'à moitié et parce qu'il espérait gagner ainsi du temps et éviter la lutte.
Custine était porteur d'une lettre de Narbonne, en date du 9 janvier 1792, lettre signée de Louis XVI, et qui renfermait ce passage digne d'attention : « On vous dira que la Constitution française, qu'il vous faudra jurer de maintenir, est très défectueuse. Telle qu'elle est, cependant, elle représente encore toujours une des grandes époques deTesprit humain, et il ne se* raitpas équitable de porter un jugement sur elle tant qu*on ne l'a vue en œuvre qu'au milieu des désordres engendrés par la guerre civile. Or, cette guerre
^ * Kessler, Le prince Léopold de Brunswick^ dans le Jour^ nal historique de Eaumer, 1844.
* Klinckowstrôm, Le comte de Fersen et la cour de France, 1, 312.
civile existe, quoique son nom n'ait point encore été prononcé.
« Le peuple français est résolu à s'ensevelir sous les débris de cette Constitution, et cette résolution a quelque chose d'héroïque, qui forcera le duc de Brunswick, au cas où il se rangerait du côté de nos ennemis^ à avouer qu'une nation ainsi faite, dûtelle périr dans la lutte, serait encore digne de rivaliser de gloire avec ses vainqueurs » \
Les négociations se prolongèrent tout le mois de janvier. Enfin le duc déclina la proposition de Custine» en alléguant ses obligations envers la Prusse et Tempire. Indépendamment de la prudence pleine d'hésitation qui formait le fond de son caractère et dont Dumouriez sut tirer un si bon parti sur le champ de bataille^ la situation seule de la France aurait suffi à rendre la proposition suspecte même à un homme plus porté aux aventures que ne Tétait le duc. Pour mesurer dans toute son étendue le risque qu'on voulait lui faire courir, le prince allemand avait de plus à sa disposition un moyen ignoré du ministre aussi bien que de Custine. Car tandis que Narbonne et ses amis déclaraient s'attacher à la Constitution comme à la seule ancre de salut au milieu du chaos, on indiquait au prince allemand des perspectives beaucoup plus vastes, qui détruisaient la base même de cette Constitution : on faisait miroiter à ses yeux, en cas d'un changement de dynastie de plus en plus vraisemblable, la couronne de France
^ * Girtanner, Annales politiques, II, 243-24 f. La lettre est reproduite d'après le texte allemand.
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elle-même comme prix de ses succès militaires. ' Le fait a été nié à différentes reprises, en dernier lieu par M. Albert Sorel. ' L'examen des négociations diplomatiques avec Brunswick confirme en effet ce que devinait déjà Mallet du Pan, à savoir que ni Custine, ni Ségur, ni Narbonne lui-même, ne poursuivaient d'autre dessein que de faire jouer au duc de Brunswick le rôle d'un Maurice de Saxe et d'utiliser son antipathie contre TAutriche en faveur de leur politique intérieure et étrangère. 11 n'en est pas moins vrai que la proposition de lui donner, avec le commandement suprême des armées, le moyen de s'emparer du trône, si celui-ci venait à être vacant, cette proposition lui a été bel et bien faite : non point par les constitutionnels, mais par Sieyës, dont Mallet du Pan nous a conservé le mot fameux, que pour consolider la Révolution, il fallait à la France « un changement de religion et un changement de dynastie ». Mallet du Pan lui impute le dessein d'avoir cherché cette solution dès 1792 et au moyen de la candidature du duc de Brunswick. Comme preuve à l'appui il cite une lettre de de Lessart à son collègue Bertrand de MoUeville, lettre écrite le 18 mars 1792, c'est-à-dire à un moment où le ministère dont ils faisaient partie était déjà tombé et le malheureux de Lessart sous le coup d'une accusation de haute tra-
* La Fayette, Mémoires, IV, 445. — D'Allon ville, Mémoires secrets, II, 219. — Mallet du Pan, Mémoires, I, 259-261, et Analecia sur l'histoire du temps, avril 1792. Inédits.
• Sorel, L'Europe et la Révolution française. I, 114-115, II, 334, 342, et Revue historique. Mission de Cusline à BrunS' wick, 350-352, janvier-mars 1876, I, 154.
hîson. Ce qui rend la chose plus vraisemblable encore, c'est que le plan avorté en 1792 fut repris par Sieyès en diverses occasions. Avant de prononcer ces mots historiques : « Il me faut une épée » , et de livrer la Révolution au vainqueur de Brumaire, en lui disant : « Us vous ont mis hors la loi, mettez-les hors la salle! », il devait essayer une nouvelle fois, en 1799, et d'accord avec Talleyrand, de trouver dans le duc de Brunswick un instrument vengeur du despotisme de la démagogie, despotisme qu'il méprisait d'autant plus coaiplètement que, plus que personne, il avait contribué à l'établir. ^
Tandis que la diplomatie offlcielle de Narbonne, paralysée à chaque pas par les agents de l'émigration autant que par les fondés de pouvoir secrets des Tuileries, cherchait à résoudre une tâche à peu près insoluble, lui-même revenait, au milieu de janvier, de sa courte inspection des frontières et des places fortes, rendait compte à TAsserablée sur un ton optimiste de l'état des préparatifs militaires, et déclarait le pays en mesure de se défendre envers et contre tous. La question d'argent, pierre d'achoppement de ses prédécesseurs et que Necker jugeait inextricable par suite du maniement des fmances par l'Assemblée, n'occasionna cette fois aucune difficulté. Toutes les ressources créées par la Constituante étant depuis longtemps épuisées, on décida de fabriquer de nouveaux assignats pour une valeur de trois cents millions et on accorda au ministre de la guerre le sup-
* André Lebon, L'Angleterre et rEmigralion françaUe^ préface, XVII. — Rœderer, Œuvres, III, 449.