CHAPITRE DEUXIÈME
les intérêts nationaux, Brissot demanda la mise en accusation de ce dernier. De Lessart fut arrêté et traduit devant la cour suprême d'Orléans. A cette occasion Vergniaud proféra sa trop fameuse invective : ce La terreur, si souvent sortie du palais des rois, doit désormais y rentrer ; la personne seule du monarque est inviolable ». Paroles terribles qui vinrent assombrir le deuil de la reine- Narbonne, dont la chute fut accompagnée par des témoignages passagers de faveur populaire, devait éprouver, lui aussi, le contrecoup habituel des hommages de ce genre.
Au cours du procès du roi, on demanda à celui-ci pourquoi « son agent », Narbonne, n'avait levé pour l'armée du Rhin que 26.000 recrues, au lieu des 50.000 promises par lui, et avait laissé leur organisation absolument incomplète.
Au mois de mars fut constitué le ministère présidé par Dumouriez. Roland, qui le 15 décembre 1791 avait quitté sa terre de La Plâtière, près Lyon, et était rentré à Paris avec sa femme, y prit le portefeuille de l'intérieur.
Quand M"^ Roland franchit le seuil de l'appariement occupé peu de temps auparavant par M"* Necker, le sentiment de l'inconstance des choses humaines s'empara d'elle, * bien qu'elle éprouvât pour Necker et sa fille une antipathie qu'elle ne cachait nullement. Dès 1789, lorsqu'on se racontait, à Lyon, que M"* de Staël correspondait par écrit, de la tribune diplomatique, avec des députés de sa connais-
* M»« Roland, Mémoires, 100.
sance, M""' Roland remarquait quec'était là un abaissement de la représentation nationale, et le pathos de Necker surtout lui était insupportable. Elle en parle avec mépris à ce même Brissot dont la mauvaise et intarissable rhétorique la trouva plus indulgente, et en prend texte, dans ses lettres à Bancal des Issarts, pour accuser l'homme d'Etat qui apparaissait à son inexpérience comme le type d'un Machiavel. ^
Quanta M"' de Staël, elle n'a pas nommé M"^ Roland, même dans son appréciation du parti qui lui semblait avoir provoqué plus qu'aucun autre la justice vengeresse de la Révolution. * Ce qui la séparait d'elle était moius le hasard des circonstances que Topposition des vues. Des contemporains impartiaux qui les ont connues toutes deux, Fontanes, Etienne Dumont, Mallet du Pan, ont gardé l'impression que l'expérience du monde et la connaissance des hommes n'étaient pas le lot de la plus âgée des deux femmes. M"* Roland partage avec les plus célèbres des Girondins l'erreur d'avoir cru à la possibilité d'un gouvernement sans hommes d'Etat expérimentés et sans traditions, uniquement appuyé sur la force des idées abstraites et des sympathies populaires. M""* de Staël» que ni ses relations de famille ni ses goûts personnels n'attachaient à la maison de Bourbon, n'a pas commis une erreur semblable. Tant que la monarchie subsista, elle se souvint des obligations sacrées qui unissaient le roi au peuple et le peuple au roi. Plus
* M"»» Roland, Mémoires, 350. — Sainte-Beuve, Portraits de femmes, 146.
" M»» de Staël, Considérations, XIII, 31 et 120.