CHAPITRE DEUXIEME
que ne deviendrait pas une province française, mais une république indépendante. Au moment de Tarrivée des deux diplomates à Londres, le sort était déjà prononcé et le gant était jeté à T Autriche. Le contrecoup de cet acte destiné à paralyser les défenseurs de Tordre dans leur propre pays n'eut pas un résultat moins accablant pour la diplomatie française. M"** de Staël assistait à la séance du 20 avril, où le roi, avec une indifférence apparente, mais les yeux pleins de larmes, déclara la paix rompue, — rupture qui allait amener vingt-trois années de guerre. Elle vit les députés agiter leurs chapeaux, entendit les acclamations frénétiques' des tribunes, et constata de quel cœur léger les représentants de la nation couraient au-devant de leur destinte. ^
Narboune avait essayé de gagner à lui la Gironde en adoptant sa politique. Dumouriez, à son tour, tenta le même jeu avec les Jacobins, et, comme son prédécesseur, il perdit la partie au bout de quelques mois. Un ministère, ayant à sa tête un général français, laissa célébrer une fête en l'honneur des soldats du régiment de Ghâteauvieux, condamnés aux.galères pour l'émeute de Nancy en 1790, et graciés plus tard ; ilsfurent reçus parla représentation nationale, tandis que les auteurs des massacres d'Avignon bénéficiaient d'une amnistie. Une collision entre la garde nationale et les citoyens armés de piques paraissait inévitable, quand la nouvelle des premières défaites des corps de La Fayette et de Biron se répandit dans Paris,
* Sorel, VEurope et la Révolution française^ II, 430-434.
qui apprit en même temps que le. général Théobald Dillon avait été assassiné par ses troupes ; elles avaient suivi les conseils de Marat, leur recommandant de ne pas épargner les chefs qui les trahiraient. Pendant ces événements, la haine furieuse qui bouillonnait à l'intérieur ne restait plus bornée à la lutte entre les partis. Camille Oesmoulins, poussé par Robespierre, railla le « tyran » La Fayette et lança contre Brissot le pamphlet sanglant intitulé Brissot démasqué, où il l'accusait, entre autres choses, d'escroquerie vulgaire. Brissot et Carra dénoncèrent le « comité autrichien » qui préparait une a Saint-Barthélémy des patriotes » et livrait la France aux étrangers et aux émigrés ; ils stigmatisèrent Mercy, Montmorin et Bertrand de Molle ville comme agents des puissances , et désignèrent à la vengeance du peuple la reine, que la cour impériale laissait à peu près sans nouvelles. * Robespierre en personne prononça un discours furibond contre La Fayette, parla d'intrigants et de traîtres, d*un grand complot au sujet duquel Guadet lui demanda des explications, qu'il ne put donner. Ses accusations vagues s'adressaient surtout à Brissot et à Condorcet. La mort de l'empereur Léopold, dit-il, était à ses yeux un coup de la Providence. Guadet voulant savoir alors s'il prétendaitremplacer l'esclavage du despotisme par celui de la superstition, il répondit par une affirmation de l'existence de Dieu, qui prêle à l'homme la force nécessaire pour s'élever à la vertu, et qui a guérissait sa
* Sorel, L'Europe et la Révolution française^ If, 479.
propre âme contre toutes les attaques de ses enuemis. Puis il prit à partie la philosophie du dixhuitième siècle et Voltaire, auquel il opposa Rousseau, seul apôtre de la vérité. * Cette rhétorique avait pour objet pratique la résistance aux lois disciplinaires par lesquelles la Gironde cherchait à arrêter l'indiscipline et la désertion dans Tarmée. En revanche, le gouvernement protégea alors officiellement la cause du prolétariat contre celle des classes aisées ; par l'arrêté du 15 mai^ le ministre des finances, Cambon, décida que, provisoirement, on ne payerait plus que les créanciers de TEtat dont la créance était inférieure à dix mille livres. *
La déclaration en fait de la banqueroute, lacherté des vivres, la famine et l'anarchie, l'attaque impunie contre la propriété et le danger que le pillage et la délation suspendaient sur toutes les têtes, provoquèrent plus fortement encore qu'au commencement de Tété de 1791, immédiatement avant Varennes, une réaction incontestable en faveur de la monarchie et de la droite de l'Assemblée contre la gauche. ^ Tous ceux qui en France, dit M. Taine, ne vivaient pas du jour au lendemain, n'attendaient plus leur salut que du rétablissemenidel' autorité royale ; d'autre part, même ceux d'entre les nouveaux ministres qui s'étaient approchés du roi avec tous les préjugés révolutionnaires,
* Hamel, Histoire de Robespierre, II, 158-165.
* * Sybel, Histoire de V Europe pendant la Révolution française, I, 355.
' Taine, La Révolution, II, 140. — Malouet, Mémoires, II, 203. — MaHet du Pan, II, 120.
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l3o MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
étaient obligés de témoigner de la sincérité de ses vues personnelles. Dumouriez ne conserva plus de doute à cet égard, en supposant qu'il en eût jamms éprouvé. Il est intéressant de constater dans les Mémoires de M""' Roland comment le « vertueux Roland », jeté tout à coup dans la vie réelle et en contact presque quotidien avec Louis XVI, est sur le point de voir les choses telles qu'elles sont et de reconnaître dans le roi un homme presque aussi perplexe, mais infiniment plus honnête que lui, son faible et incapable ministre, qui regarde comme conciliable avec son devoir de subventionner sur les fonds de son ministère une feuille républicaine ! Sa haine des tyrans est devenue si chancelante, que sa femme se voit forcée de lui répéter sans paix ni trêve que la liberté n'a rien à espérer d'un prince élevé dans l'atmosphère dissolvante du trône, dans la peur de Tenfer et de l'excommunication. ' A partir de ce moment, M°® Roland et avec elle les chefs de la Gironde sentirent l'instant venu de faire échec au roi ; ils n'eurent garde de le manquer.
Par décret du 6 avril, les dernières congrégations religieuses encore tolérées avaient été supprimées, et le costume ecclésiastique interdit en dehors des églises. Le 27 mai, on prononça la peine de la déportation contre tout prêtre insermenté, et sur la demande de vingt habitants seulement d'une commune. Deux jours plus tard, la garde constitutionnelle du roi, à peine formée, fut dissoute à son tour, comme
* Hamel, Histoire de Rohespierre^ II, 507, note. — M"« Roland, Mémoires, 350.