‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 70 sur 280 · CHAPITRE TROISIÈME I · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME I

laire de ces événements. ' 11 se passa un temps douloureusement pénible avant que le roi fît ordonner à une centaine de Suisses qui survivaient encore de déposer les annes. Puis tout fut fini pour ce jour-là. Le soir, M"* de Staël réussit à passer la Seine ; à pied et sans être reconnue, elle se mit à la recherche de ses amis ; elle avait appris que, fuyant devant leurs égorgeurs et la proscription menaçante, ils avaient gagné des asiles secrets. Le saisissant tableau retracé par Carlyle s'offrit alors à ses regards. Comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé, les gens buvaient et se reposaient dans les cafés ; des chansons retentissaient au milieu de la nuit ; on dansait, on banquetait, tandis (pie devant les portes et sur les trottoirs passaient d'épouvantables figures d'hommes, armes en main et portant les traces du travail sanglant de la journée, qui proféraient dans les hoquets de rivresse des injures et des malédictions ; en même temps des colonnes de fumée qui s'élevaient des Tuileries révélaient les dangers d'incendie auxquels le palais n'échappa qu'à peine.

Dès qu'une patrouille s'approchait, tous les citoyens paisibles s'empressaient de fuir. Ce qui régnait maintenant, ce n'était plus la loi, à laquelle ils avaient juré fidélité, mais le droit du plus fort. « Au nom du peuple I » , telle était la nouvelle formule. Paris était aux mains de Pétion, de Manuel et de Danton ; Santerre commandait la garde nationale. Le roi, pour le moment, n'était que suspendu ; les ministres patrio-

^ Victor A16eri, VUa scrUta da esso. Lettre à Tabbé Galuso, 14 août 1792.

tes, Roland, Claviëre, Servan^ étaient rappelés, et Danton nommé ministre de la justice. La Législative siégea jusqu'à trois heures du matin, heure à laquelle la famille royale, enfermée jusque-là dans la loge du logographe, se retrouva dans les tribunes des Feuillants. A l'Hôtel de Ville on brisa les bustes de Bailly, de Necker et de La Fayette ; ils tombèrent en bonne compagnie, en même temps que les statues équestres de Louis II V et de Henri lY. Le 11 août au matin on vit reparaître à l'Hôtel de Ville Robespierre, resté invisible la veille, et qui, n'ayant plus de danger à courir, * célébra la nouvelle révolution comme la plus belle qui eût honoré l'humanité, la seule dont l'objet fût de fonder enfin les sociétés politiques sur les principes immortels de l'égalité, de la justice et de la raison. Il allait s'installer désormais au premier plan. * D* anciennes relations existaient entre lui et la famille Necker. M"® Necker lui avait jadis refusé !e poste convoité par lui d'administrateur de Thôpital qu'elle avait fondé ; M"** de Staël Tavait rencontré en 1789 chez son père, avait causé avec lui, et elle se rappelait Timpression qu avaient fait sur elle « ses traits ignobles, son visage pâle, à veines verdâtres >y. ^ Elle n'avait pas été moins frappée du froid dédain avec lequel il soutenait les thèses les plus absurdes, associées aux théories démocratiques extrêmes. Elle était persuadée dès ce temps-là que sa manière de

* Ilimel, Histoire de Robespierre, II, 365, 370-371, et les notes des pages 374 et 377. Ce panégyriste de Robespierre ne réfutera pas cette accusation.

' Bardoux, Le comte de Montlosier, 6.

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