CHAPITRE TROISIEME I
voir sur Tégalité du rang et de la fortune, puisée dans ses lectures, provenait d'idées d'autant mieux ancrées dans son esprit, qu'elles s'accordaient avec l'envie qui le minsdt. Maintenant cet bomme, des fa* cultes intellectuelles duquel, à l'exemple de la plupart de ceux qui l'ont connu, ^ elle faisait peu de cas, était le maître sinon incontesté, du moins bien réel de la situation ; il pouvait disposer de la vie et des biens de ses adversaires, les sacrifier à sa haine, qui épiait le moment de «leur présenter lun après l'autre la tète de Méduse».*
A cette œuvre de destruction M"* de Staël opposa une œuvre de salut. Elle commença par essayer d'arracher aux mains de leurs ennemis des gardes suisses survivants, qu'on traquait à travers Paris comme un gibier aux abois.
Avec l'aide des époux Schweizer, de Zurich, anciens amis de La Fayette, de Barnave et de Mirabeau, qui avaient passé de l'enthousiasme pour la Révolution à la pitié active pour ses victimes et qui songeaient maintenant à sauver le roi, deux officiers, le baron Henri de Salis et M. de Luze, munis de passeports de l'ambassade de Suède, furent conduits audelà de la frontière ; quelques soldats errants furent également sauvés, bien que parmi les domestiques de
* Rœderer, Œuvres^ III, 267. — Damon, Annales patriotiijues et littéraires, rédigées par Mercier, janvier 1795. — Courtois, Examen des papiers de Robespierre y 23 et sqq. — > Fiévée, Correspondance avec Bonaparte, introduction, I,
* M»« de Steël, Considérations, XIII, 62 et 138.
l50 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
la maison beaucoup ne fussent plus sûrs. Madeleine Schweizer elle-même fut trahie par les siens. * Le danger s'accrut quand Danton, après rétablissement du premier tribunal révolutionnaire, le 17 août 1792* fut autorisé par la Commune à ordonner des perquisitions pour la recherche des suspects, et remplit sdnsi les prisons pour les massacres de Septembre. * Les nouvelles des provinces et de Tarmée n'étaient pas moins mauvaises que ne l'était la situation à Paris. La Fayette, à l'aide de ce mot d'ordre: <« La nation, la loi, le roi », avait inutilement tenté d'organiser un contre-mouvement en faveur de la Constitution, et fait arrêter les commissaires de TÂssemblée délégués vers lui. Ce qui manquait, c'était l'entente avec les autres généraux, la conviction bien nette qu'il valait mieux sacrifier une poignée de malfaiteurs au maintien de la société et aux intérêts de la civilisation, que de laisser périr celles-ci sans défense ; c'était enfin la possibilité d'unir en un faisceau les forces de résistance. La main assez vigoureuse pour le fsûre ne se rencontrait pas. Le 19 août, l'Assemblée, devenue girondine, décréta l'arrestation du «rebelle Motier de La Fayette » . Ses collègues Dillon et le vieux condottiere allemand Luckner ne réagirent point ; seul Victor de Broglie, qui servait à Wissem-
* • David Hess, Jean-Gaspard Schweizer : Un portrait du
temps de la Révolution française, publié par le professeur J.
Barchtold, Berlin, 1884. — • H. Uhde, fl. À. 0. RdchardU
autobiographie, 225-227.
, ' Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, III, 180 et
' sqq-