CHAPITRE TROISIÈME l
ment fermé par le décret qui interdisait la délivrance des passeports, livrant ainsi tous les suspects aux fureurs de la populace. *
On ne fit pas même d'exception pour les envoyés de Venise et de Parme et pour l'ambassadeur d'Angleterre, lord Gower, les derniers représentants des puissances étrangères à la cour de France ; on les arrêta à leur départ et on tes invita à comparaître à la barre de l'Assemblée. Dans ces conditions, l'hôtel de l'ambassade de Suède ne pouvait plus passer pour un asile sûr, et on évitait de l'ouvrir aux fugitifs qu'on ponvait cacher ailleurs. Quand enfin la peur eut fermé toutes les portes, M°"« de Staël se confia à un de ses serviteurs et abrita trois de ses amis, Narbonne. Montmorency et Beaumetz, dans des pièces reculées de son hôtel ; elle-même attendit dans son appartement donnant sur la rue la perquisition redoutée. Bientôt après, de grand matin, un domestique, auquel elle se fiait peu, vint annoncer que le signalement de Narbonne et son ordre d'arrestation étsdent affichés au coin de la rue du Bac. Presque aussitôt apparurent des commissaires chargés de la perquisition ; des soldats^ dans la rue, gardaient toutes les issues. Tomber entre ces mains, c'était marcher à la mort. La pensée qu'elle avait charge de vies raidit les nerfs de la jeune fenune. Les commissaires étaient des gens de la plus basse extraction et sans aucune culture. M°>^ de Staël leur exposa qu'ils portaient ane grave atteinte aux lois en péné-
i Damont, Mémoires^ II, 8.
l56 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
trant dans Thabitation de rambassadeur d'une puissance éti:angëre ; et comptant sur leur complète ignorance y surtout en matière de géographie, elle ajouta que la Suède, Ëtat limitrophe de la France, ne tarderait pas à faire passer la frontière à ses troupes et à tirer vengeance de l'insulte faite à son représentant.
Puis, s'apercevant que ses paroles faisaient impression^ elle prit un ton do plaisanterie^ se montra étonnée de l'injuste soupçon élevé à son sujet, flatta le commissaire en causant sans façon avec lui, et trouva la force de l'accompagner jusqu'à la porte.
Pour le moment ses amis étaient sauvés ; mais pareille scène ne pouvait se renouveler. Il s's^issait de faire échapper avant tout Narbonne, que son rôle politique récent et son importance personnelle mettaient particulièrement en péril. Prêter la main à cette aventure, c'était risquer sa tête. Un étranger — UQ Allemand — se trouva pour la tenter.
Les annales révolutionnaires comptent plus d'un nom d'outre-Rhin. La personnalité du baron cosmopolite Anacharsis Clootz, qu'on eût à peine pris au sérieux en d'autres temps, et qui de nos jours a trouvé un biographe \ se reflète dans son adieu à la Législative : « Messieurs, mon cœur est françus, mon âme est sans-culotte ». La figure de Taccusateur public de Strasbourg, Ëuloge Schneider, se détache d'une façon plus tragique: Franciscédn d'abord,
* Georges Avencl, Anacharsis Clootz, Paris, 1865, 2 volumes.