‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 77 sur 280 · CHAPITRE TROISIEME l6l · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME l6l

eo France une suspension complète de toutes les branches de renseignement supérieur \

C'est à ce moment qu'eut lieu, par l'intermédiaire du prédicateur de l'ambassade de Suède, la première rencontre de BoUmann avec M"* de Staël, « l'auteur des lettres sur Rousseau », comme il la nomme. Dans une lettre à sa mère adoptive, il s'exprime ainsi à son sujet : « Vous avez sans nul doute lu ces lettres ; elles vous auront donné ime idée de l'esprit et des facultés supérieures de cette femme ; mais je m'efforcerais en vain de vous peindre son cœur. Si en effet je vous racontais avec quel zèle infatigable elle a travaillé pour ses amis dans les jours de malheur, comme elle s'est exposée elle-même, comme elle a tout osé, rien que dans l'espérance de faire du bien — si je vous racontais cela, vous croiriez lire un roman, mais non la vérité, et je manquerais toujours mon but ». ' BoUmann n'éprouvait guère moins de sympathie pour Narbonne, dont « la connaissance du monde et des hommes, la gaieté, rhumour et la franchise chevaleresque » forçaient son admiration. « Vous trouverez naturel », écrivaitil toujours à sa tante, à Carlsruhe, « que M""* de Staël aime son ami Narbonne, surtout si je vous dis qu'elle n'est pas mariée^ mais aôcouplée à uu homme qui ne saurait préparer un plat de pommes de terre et aurait donc encore bien moins inventé la poudre».

^ Granier de Caasagnac^ Histoire du Directoire, I, 60-64. ^^Bollmaon, Londres, 14 septembre 1792^ cité par Varohagen, I, 159 et sqq.

Plus loin BoUmann, qui n'avait jamsds vu le baron de Staèl, qu'il traûte d'une si belle façon, continue sur le même ton d^enthousiasme pour la femme de ce dernier : « Vous ne trouverez pas non plus étrange que Narbonne, prétextant un nombre suffisant d'aflairefï pour mettre sa raison d'accord avec son cœur, ait quitté l'armée afin de venir à Paris voir son amie. Si vous vous rappelez que les Jacobins sont les ennemis mortels de La Fayette, de Narbonne et de tous les braves gens qui sont attachés à ceux ci, si vous vous souvenez aussi que le 10 Août a donné une puissance illimitée à cette horde de coquins, et si j'ajoute que Narbonne, dont on savait la présence à Paris, était inscrit le premier sur la liste des victimes à sacrifier, vous pourrez vous faire une idée approximative de l'état où je trouvai BP* de Slaël en entrant dans sa chambre le 14 août au matin. Narbonne était chez elle ; j'apparus bientôt comme le seul sauveur possible. Une foule de motifs, parmi lesquels ne se trouvait pas, heureusement pour moi, la beauté de M""* de Staël — car elle est laide — assaillirent mon âme. Une femme enceinte et près d'accoucher, qui se lamente sur le sort de son amant, fit une vive impression sur mon imagination. Ses larmes, un homme en danger de mort, l'espoir de le sauver, l'idée de gagner l'Angleteire et d'améliorer ma situation, le charme de l'extraordinaire, tout cela agit à la fois. Mon parti fut bientôt pris. Je m'en charge, m'écriai-je, et j'exposerai mon plan. — Ce plan fut bientôt prêt. La difficulté était d'obtenir le second passeport. Je courus trois jours entiers chez

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