‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 78 sur 280 · CHAPITRE TROISIÈME l · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME l

tous les ÂBgiab que je connaissais, chez tous mes amis... Rien I Aucun ne voulait se risquer. Je finis par songer à mon bon Ileisch. Nous nous rendîmes chez Tambassadeur d'Angleterre ; Heisch dut se faire passer pour Ilanovrien. Nous reçûmes un passeport, 11 fut échangé contre un autre de Lebrun, ministre des affaires étrangères, signé par Petion, le iLaire -^ et la chose était en règle I Le nom de Heisch, par bonheur, était mal écrit sur le passeport, et il dut se tenir caché le jour de la fuite. M""' de Staël lui avait fait un cadeau tandis qull était encore à Paris. Narbonne passa chez moi la nuit précédant son départ. Le matin à quatre heures nous partîmes. Il nous fallut, avant de pouvoir sortir de la ville, nous rendre au poste, où la garde était nombreuse. Le mot « Anglais » et notre hardiesse jetèrent de la poudre aux yeux ; on parla de la manière de voir des Anglais sur la Révolution, et cela détourna Tattention. Nos passeports furent enfin signés. Nous poursuivîmes notre route. La même scène se renouvela à différentes reprises. Nous arrivâmes sains et saufb à Boulogne. Le 20 août à six heures du soir, nous entrâmes à Douvres. Trois jours après nous étions à Kensington, but de notre voyage.

c< Narbonne est un homme assez grand, un peu lourd, vigoureux, dont la tête a quelque chose de frappant, de supérieur. Il a un esprit, une richesse d'idées inépuisables ; il possède au suprême degré toutes les vertus sociales. Il répand de la grâce sur les choses les plus arides. Il attire irrésistiblement et enivre, quand il le veut, une seule personne aussi

bien que toute une compagnie. Il n'y avait qu'un homme en France digne de lui être comparé sous ce rapport et qui même, à mon avis, le dépasse de beaucoup: c'est son ami Talleyrand, ex-évèque d'Autun. Narbonne plaît, mais fatigue à la longue ; on pourrait au contraire écouter Talleyrand pendant des années. Narbonne cherche à plaire, et on le sent; Talleyrand parle sans le moindre effort et vit constamment dans une atmosphère de tranquillité^ parfaite et de contentement. Le langage de Narbonne est plus brillant ; celui de Talleyrand plus gracieux, plus fin, plus coquet. Narbonne n*est pas Thomme de tout le monde, les personnes sentimentales ne peuvent le souAVir, il n'a sur elles aucune prise. Talleyrand, sans être moins corrompu moralement que Narbonne, peut toucher jusqu'aux larmes même ceux qui le méprisent ».'

Ainsi s'exprime Bollmann qui était, on le voit, un observateur attentif. A Londres, sous le toit de Talleyrand, qui lui avait d'abord offert l'hospitalité en même temps qu'à Narbonne, il devait trouver une excellente occasion d'utiliser ce don. Une semaine s'était à peine écoulée, que les fugitifs apprirent les massacres de Septembre. La maison de Talleyrand, à Londres, était dirigée par M"^* de La Châtre, l'amie de cœur et plus tard la femme de son ami Jaucourt ; on racontait que celui -ci, pour ne pas compromettre cette dame, s'était un jour laissé couper deux doigts

* * Varnhagen von En?e, Mémoires, L tiettres de Boll maan du 14 septembre 1792 et du 14 octobre 1793.

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