CHAPITRE TROISIÈME l
dans l'embrasure d'une porté soudainement fermée. ' Après le 10 Août, Jaucourt avait donné sa démission de député à la Législative et avait été emprisonné quelques semaines plus tard à l'Abbaye* M"* de La Châtre, qui le crut perdu, tomba dans de terribles convulsions, et BoUmann dut recourir à toutes les ressources de son art pour arracher à la mort cette femme charmante, qui lui inspirait un intérêt tout particulier. Des nouvelles venues de Paris annoncèrent enfm que Jaucourt était sauvé, et cela grâce à H"^* de StaêL Elle avait été informée à temps de son arrestation et de celle de Lally-ToUendal. Or, comme il n'y avait aucun doute sur le sort qui les attendait tous deux, si l'on ne réussissait pas à les délivrer sur le champ, elle se résolut à tenter l'impossible.
Sur la liste des membres de la Commune elle rencontra le nom de Manuel. Personnellement elle ne le connaissait pas plus que ses collègues, mais elle se rappela qu'il avait des prétentions littéraires. Récemment encore il avait publié les Lettres de Mirabeau à Sophie écrites du donjon de Vincennes, auxquelles il avait joint une préface détestable, mais qui trahissait l'envie de se faire un nom dans les lettres. M"*« de Staël conclut qu'il ne serait pas impossible, en le flattant, de Tincliner à la douceur, et elle lui écrivit en le priant de la recevoir. 11 lui fixa un rendez-vous pour le lendemain à sept heures du matin, heure que M""* de Staël trouva <c un peu démocratique », mais à laquelle elle ne manqua pas
* Foraeron, Histoire de* Emigréif 1,9.
d'aller le trouver. Quand elle pénétra chez Hanuel, il était au lit. En attendant qu'il vint la rejoindre dans son cabinet de travail, eVe put voir au-dessus du bureau le propre portrait de l'éditeur des lettres de Mirabeau, ce qui la confirma dans spn espoir de le gagner en flattant sa vanité. Une fois en présence de Toriginal, elle reconnut bientôt qu'il n'était pas inaccessible à des sentiments plus élevés ; elle parla, en implorant grâce dans des termes émus, des vicissitudes de la destinée, qui, un jour, pouvaient faire coucher son nom à lui sur la liste de proscription. Et de fait, il fut guillotiné six mois plus tard. Manuel ne résista pas à ce langage. Il lui fit savoir le 1*' septembre que Condorcet s'était chargé de la mise en liberté deLally, et queJaucourt était redevable de la sienne à M""* de StaëL
Ce résultat obtenu, elle résolut de quitter Paris le lendemain et de prendre hors des barrières l'abbé de Montesquiou, également fugitif, qu'elle devait faire passer pour son domestique. L'endroit de la route où l'on devait se rencontrer était exactement désigné. Ensuite on s'acheminerait vers la Suisse.
Le 2 septembre arriva. Comme le 10 Août, le tocsin retentit dès l'aube et l'on conjura de tous côtés M™* de Staël de ne pas entreprendre son voyage dans un pareil moment. Mais elle voulait tenir la parole donnée au proscrit et faire usage en outre de son droit de circuler quand et comment il lui plairait. Elle crut devoir, pour cette raison, se montrer publiquement et ainsi qu'il convenait à son rang. Elle sortit en berline à six chevaux ; sa domesticité était