‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 80 sur 280 · CHAPITRE TROISIÈME J · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME J

en gi'anâe livrée. Elle reconnut presque aussitôt Terreur qu'elle avait commise et combien la plus méchante voiture aurait mieux fait son affaire. Les coups de fouet du postiUon firent accourir un essaim de vieilles femmes « sorties de l'enfer » , qui s'élancèrent comme des furies à la tète des chevaux, en criant de toutes leurs forces qu'il fallait arrêter la voyageuse, qu'elle faisait passer à Tennemi Tor de la nation^ et qui se répandirent en toutes sortes d'accusations du même genre. Les cris de ces femmes attirèrent des hommes à l'aspect farouche, qui se saisirent des postillons et les sommèrent de se rendre à la section du quartier qu'habitait M'"'^ de Staèl. Arrivée là, elle eut juste le temps de recommander au domestique de Montesquieu, qui l'accompagnait, de rejoindre en hâte son maître et de l'informer de ce qui se passait. En franchissant le seuil de la salle, il lui sembla qu'elle pénétrait au sein d'un foyer dinsurrection en permanence. Le président lui déclara qu'elle était accusée de vouloir emmener des proscrits et qu'on examinerait ses gens ; il trouva qu'il en manquait un désigné sur les passeports ; c'était le serviteur expédié à Montesquieu. 11 exigea en conséquence que M""^ de Staël fût conduite par un gendarme à rilôtel de Ville. Rien n'était plus efl'rayant qu'un tel ordre, car il s'agissait de traverser la moitié de la ville jusqu'à la place de Grève, où mainte victime était déjà tombée. Jusqu'ici, du moins, on avait épargné les femmes. La route dura trois heures, toujours au pas, au milieu des hurlements et des menaces de mort de la foule, qui, surexcitée encore par la vue

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des livrées et de l'équipage aristocratique, traitait comme une criminelle la voyageuse qu'elle ne connaissait pas. En vain la jeune femme, dans soo angoisse, fit-elle appel à la protection des gardes nationaux. Elle ne recueillit que des refus pleins de mépris, et son état de grossesse sembla, avec le sentiment de rinjustice accrue, augmenter la fureur de la populace. Le gendarme assiH dans la voiture Qnit cependant par se laisser toucher et lui promit de la protéger au péril de sa vie. On atteignit ainsi la place de Grève ; M*"* de Staël avait eu le temps de se remettre; les figures dont elle était entourée avaient, dit-elle, une expression si méchante, que l'aversion qu'elles lui inspiraient lui donna plus de force. Arrivée à l'Hôtel de Ville, elle s'avança sous une voûte de piques. Comme elle montait l'escalier, un homme dirigea son arme contre elle. Le gendarme la protégea avec son sabre. « Si j'étais tombée dans cet instant, c'en était fait de ma vie d, dit-elle avec raison ; « car il est de la nature du peuple de respecter ce qui est encore debout ; mais, quand la victime est déjà frappée, il l'achève » . Elle respira en se trouvant en présence de Robespierre ; CoUot d'Herbois et Billaud-Varennes lui servaient de secrétdres. Ce dernier ne s'était pas rasé depuis quinze jours, pour se mettre plus sûrement à l'abri de tout soupçon d'aristocratie. La saUe était remplie d'hommes, de femmes et d'enfants qui criaient pèlemêle : Vive la nation I Les membres de la Commune siégeaient un peu plus haut, à l'abri du contact de la foule. Ils Orent asseoir M""* de Staël. Au moment

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