CHAPITRE TROISIÈME
OÙ elle revensdt un peu à eUe, elle entendit le bailli de Virieu, eoToyé de Parme, qui assurait ne pas la connaître; mon affaire, disait-il , n'a aucun rapport avec la sienne, et on ne doit pas nous confondre ensemble. Ce manque de chevalerie de la part du pauvre homme opéra chez elle une réaction et lui inspira un désir d'autant plus vif de se tirer d'affaire elle-même. Elle se leva, déclara qu'elle prétendait mdntenir son droit de partir^ comme ambassadrice de Suède, et produisit ses passeports. Dans ce moment parut Manuel, qui fut très étonné de la voir dans une si triste position. II répondit d'elle jusqu'à ce que la Commune eût décidé de son sort, et la conduisit avec sa femme de chambre dans son cabinet de travail.
Elles restèrent six heures à l'attendre, mourant de faim, de soif et de peur. La fenêtre de l'appartement de Manuel donuait sur la place de Grève, et elle voyait des massacreurs revenir des prisons avec les bras nus et sanglants, et poussant des cris horribles.
La voiture de M"' de Staël était restée au milieu de la place et le peuple se mettait en devoir de la piller, quand un simple garde national, à en juger par l'apparence, monta sur le siège et la protégea pendant deux heures contre toute tentative de ce genre. M*"' de Staël avait peine à concevoir comment une préoccupation aussi secondaire pouvait naître dans l'esprit de quelqu'un, au milieu d'événements si effroyables. Vers le soir ce prétendu garde national pénétra dans sa chambre avec Manuel. C'était le commandant de la garde nationale, Santerre ; il avait distribué plus d'une fois aux habitants pauvres
lyo MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
du faubourg Saint- Antoine des approvisionneaients de blés dus à la générosité de Necker, et maiotenant, faisant servir sa reconnaissance de prétexte, il avait défendu la voiture de la fille de Tancien ministre, au lieu d'être à son poste et de s'opposer à regorgement dans les prisons. Cette conduite révolta tellement M°* de Staël, qu'elle ne put s'empêcher de lui dire que vraiment il y avait mieux à faire dans un pareil moment. Dès que Manuel la revit, il s'écria avec émotion : « Oh 1 que je suis bien aise d'avoir mis hier vos deux amis en liberté ». La veille il avait laissé échapper Beaumarchais à prix d'argent. Sa participation à la semsdne sanglante n'en était pas moins sérieuse. Ce matin-là, un dimanche, sous prétexte qu'il fallait empêcher Verdun de tomber aux mains de l'ennemi, il avait appelé aux armes les prolétaires parisiens, qui se ruèrent non contre l'ennemi, mais contre les prisons. C'est lui aussi qui, dans l'aprèsmidi, avec Billaud-Varennes et les membres du Comité de Sûreté générale, tout récemment créé, donna des éloges aux bandes qui, excitées par le vin de la Commune, accomplissaient jour et nuit leur besogne sanglante. *
A la tombée de la nuit, Manuel ramena M""* de Staël dans sa voiture à l'hdtel de l'ambassade. Il aurait craint de se dépopulariser en la reconduisant de jour. Les réverbères n'étaient pas allumés dans les rues ; on circulait à la lueur des flambeaux. Ma-
* * Sybel, Histoire de VEurope pendant la Révolution française, F, 476 et 479, d'après Granier de Cassagnac^ Les Girondins, II, 35 et 156.