CHAPITRE TROISIEME I
nait à W^ Necker. Quant à celle-ci, il ne fallait pas attendre d'elle de la complaisance pour une disposition d'âme dont les conflits lui étaient toujours restés inconnus. Les mots de M""* de Staël à son mari : a J'ai toute la Suisse dans une magnifique horreur », révèlent ce qui se passait alors dans son âme. « Quelquefois je pense », ajoutait-elle, a que si Ton étoit à Paris avec un titre qu'ils fussent obligés de respecter, on pourroit rendre service à un grand nombre d'individus, et cet espoir me feroit tout braver. Je vois avec un peu de peine que ce qui me convient le moins au monde, c'est la vie champêtre et paisible dont je me trouve affublée. J'ai renvoyé mes chevaux par économie et 'parce que je sens un peu moins ma solitude quand je ne vois personne... Quel horrible fléau que la démocratie à la française 1 » . £n dépit de cette exclamation; elle n'en conservait pas moins au fond de son cœur son amour pour la France et sa foi dans le triomphe du bien par la liberté. *
Cette vie paisible qu'elle détestait si cordialement ne devait pas tarder à être troublée. L'armée du Sud commandée par un modéré, suspect d'ailleurs depuis longtemps, le marquis de Montesquiou, avait reçu dès le mois d'août l'ordre de pénétrer en Savoie et de se porter ensuite sur Genève. Le ministre des finances girondin, Clavière, que les patriciens genevois avaient chassé en 1782 de sa ville natale, était résolu à tirer maintenant vengeance de ce trai-
* D'Haussonville, Le salon de madame Necker, II, 256-257. Il 12
lyS MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
tement. Ses agents, Dassier et Flournoy^ puis les représentants diplomatiques Barthélémy à Berne et Ghàteauneuf à Genève, faisaient de la propagande pour les idées révolutionnaires parmi le peuple et les commerçants, dont beaucoup, possesseurs d'assignats, étaient acquis par avance aux intérêts français. Au commencement d'octobre, la Savoie et le comté de Nice topsbèrent aux mains des Français. Une armée fédérale rassemblée en hâte défendit Genève. Si cette armée était attaquée, la Suisse entière se trouvait enveloppée dans la guerre. Montesquiou, qui reculait devant la façon dont la Convention menait les hostilités'et qui ne voulait pas faire servir ses troupes au pillage, profita de cette circonstance pour négocier. Genève obtint cette fois un court répit. Mais le général, accusé de trahison par les Jacobins, n'eut que le temps de se réfugier dans la ville qu'il n'avait pas voulu conquérir. La famille Necker était à table, à Goppet^ quand Montesquiou, sans se faire annoncer, entra en uniforme dans la salle à manger. D'abord on ne le reconnut pas. Puis, la première surprise passée, il raconta les événements qui l'avaient obligé à abandonner son armée.
En attendant, le baron de Staël, qui ne désirait pas moins ardemment que sa femme retourner à Paris, avait tout mis en œuvre pour réaliser ses vœux. Ils se rencontraient avec ceux du régent de Suède, qui songeait, en dépit de toutes les difficultés, à rétablir des relations diplomatiques officielles avec la France. Depuis le 20 septembre, la Convention nationale gouvernait ' nominalement. En fait, le pouvoir