CHAPITRE TROISIÈME l
Cette déclaration semble confirmer la supposition de plusieurs biographes de M"*» de Staël, d'après la^ quelle elle aurait séjourné à Paris pendant l'hiver de 1793, et vu chez elle les notabilités du jour. ^ Cette supposition est démentie entre autres par une lettre de Necker à son ami Meister, auquel il écrit, en lui parlant du départ prochain de sa fille pour l'Angleterre : « Ce n'est pas à vous que nous aimons et qui nous aime, que je cacherai combien ce voyage nous afflige. J'ai fait ce que j'ai pu pour l'empêcher, mais en vain I Ma fille ne pourra pas éviter de passer par la France : cette circonstance augmente nos inquiétudes, quoiqu'elle ne touchera point Paris »*. Le 4 février 1793, il estquestion de M"® de Staël comme formant le centre d'une petite colonie d'émigrés à Juniper Hall, près de Leatherhead^ dans le comté de Surrey. Bien loin d'entrer en relations, comme son mari, avec les honmies de la Convention, elle avait tout mis en œuvre, au milieu de ses amis réfugiés en Angleterre, Narbonne, Jaucourt, Montmorency, pour sauver le roi.
Dès le commencement du procès, Narbonne, seul entre les conseUlers constitutionnels de la couronne, s'était déclaré prêt à répondre en personne à toutes les accusations dirigées contre le monarque pendant
1 Rondelet, Jïf«« de Staël et Rousseau, Paris, 1850. Assertion contredite par M. d^Haussonville» Le saion de madame Neckety II, 257, note.
* Necker à Meister, 49 décembre 1792. Lettres inéditesde Necker et de M°>« de Staël à Meister, ea possession de M. le D' Th. Reinhart, de Winterthûr.
la durée de son ministère. Mais à lui comme à Malouet et à Lally-ToUendal, qui tous deux publièrent des défenses du roi, le retour en France avait été interdit, et il ne lui resta que la satisfaction d'apprendre que son apologie de la politique poursuivie sous son ministère avait obtenu l'approbation de Louis XVI. '
M"^ de Staël a consacré des paroles douloureusement émues à la fin tragique du seul roi de France qui, d'après le témoignage de Necker , ait sérieusement voulu la liberté de son peuple. L'héroïsme de la philosophie, dit-elle, a été surpassé par la simplicité avec laquelle l'ancien favori du destin s'est soumis à un sort sans espoir ; la condamnation de Louis XVI a tellement ému tous les cœurs, que la Révolution, pendant plusieurs années, en a été comme maudite. *
Le forfait du 21. Janvier changea la situation pour elle comme pour la plupart des Français réfugiés en Angleterre. Le gouvernement anglais, d'abord favorable au mouvement qui s'opérait en France, puis irrévocablement acquis par l'attitude de Pitt et malgré les désillusions qui suivirent aux intérêts de la paix et à la non intervention, ne modifia son attitude que lorsque le projet d'incorporation de la Belgique, les mesures hostiles contre la HoUaiide et les provoca-
* Bertrand de MolleviUe, Mémoires, III, 159. — Malouot, Mémoires, II, 201. — Villemain, Souvenirs contemporains, I, 46-47.
* M™« de Staël, De Vinfluence des passions, III, 225, et Considérations, XIII, 88.