CHAPITRE TROISIÈME
l'emploi à plusieurs centaines d'entre eux, taudis que l'Université d'Oxford leur fournissait gratuitement des éditions catholiques de la Bible, et que l'Ëtat dépensait deux millions de francs pour subvenir à leurs besoins les plus pressants. Un détail qui mérite de n'être pas oublié, c'est qu'un comité de dames anglaises sauva alors la vie à une foule d'émigrés et fonda des écoles pour leurs enfants. Une de ces dames, lady ShefQeld, tomba victime de son dévouement dans un hôpital qu'elle avait établi pour de pauvres français malades. ^
Ce qui était plus sensible encore que toutes les souffrances matérielles, c'était la haine de parti trans« plantée sur le sol étranger. Elle étendait ses ravages jusque dans le petit cercle d'amis auxquels M""* de Staël cherchait à alléger, dans l'asile de Juniper Hall, les amertumes de l'exil. La douleur patriotique et la communauté du malheur n'atténuaient pas les rancunes passées. Aux irréconciliables de la droite les espérances trompées des constitutionneLs paraissaient presque aussi coupables que les actes de la Convention. « Ëh bien I monsieur de Montlosier, votre journal? Il y a quelquefois bien des sottises »,* dit le comte d'Artois à celui-ci au cours d'une audience à Londres et en présence de beaucoup d'aulresFrançais;
^ Jervis, Tke galliûan Church and the Révolution, 225 et 9qq.
• Lord Auckland, Journal and Correspondence, II, 448. — Fomeron, Histoire des Emigrés^ II, 52-58. A consulter encore l'ouvrage de F. X. Fiasse, Le clergé français réfugié en Angleterre.
l88 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
« Monseigneur », répliqua Montlosier, « j'en entends si souvent, qu'il est bien possible qu'il m'en échappe aussi quelqu'une »./Lally-Tollendal fut qualifié de « lie du peuple )),et Burke ne voulait lui reconnaître qu'une qualité, le repentir de ce qu'il avait fait, bien que Lally protestât très haut qu'il ne se repentait de rien. Malouet lui-même devint suspect, et Cazalès se querella avec Bivarol à la table du lordmaire. Pour les uns l'émigration était le droit de fuir, pour les autres le devoir de combattre. On s'attachait à l'idée d'une restauration par les armes étrangères, et on flétrissait en même temps comme traîtres ceux qui avaient essayé de s'entendre avec l'étranger avant que les choses fussent arrivées au pire. Sur un point seulement tous ces débris d'un immense naufrage, échoués sur la plage étrangère, semblaient s'accorder : la culture que l'Europe avait admirée et enviée aux jours de son éclat perdait toute sa valeur si elle pliait et succombait au contact de l'épreuve. A la légèreté coupable et à la dissolution morale des émigrés d'outre-Rhin on opposait sur le sol anglais la dignité parfaite et la résignation de bon ton avec iMqlals oc supportait les privations et^ la pauvreté. Dans des chambres sa^s feu, à la lueur d'un'e chandelle, avec une nourriture mauvaise et insuffisante, de grandes dames de la cour de Versailles gagnaient leur vie pour elles et leurs enfants, confectionnaient des fleurs et des broderies, dessinaient et faisaient de la peinture, tandis que les hommes donnaient des
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,* Bardoux, Le comte de Montlosier, 127.