CHAPITRE. TROISIÈME
leçons, introduisaient en Angleterre des branches nouvelles d'industrie, et, en attendant des jours meilleurs, se contentaient de manger dans les tavernes un plat de pommes de terre, sans perdre pour cela rien de leur bonne humeur. ^ Les Anglais étaient si frappés de ces contrastes du caractère français, que lord Lytteltôn traduisit l'impression de ses compatriotes en des vers qu'un hasard nous a conservés :
« A nation hère I pity and admire, Whom noblest sentiments of glory fire, Yet taught by customs force and bigot fear, To serve with pride andboast the yoke tbey bear ; Whose nobles borné to cringe and to command, In courts a mean, in camps a gênerons band ; From each lord tool of power content receive Those laws their dreaded arms to Europe give ; Wbose people, vain in want, in bondage blest, Tho' plunderd, gay ; industrious tho' oppressed With happy follies rise above their fate, The jest and ènvy of each wiser state. » •
Ces émigrés français surent renoncer à tout, excepté à la bonne compagnie, au commerce avec ceux qui pensaient comme eux. Le soir, quand le travail de la journée était achevé et les forces épuisées, on allait se retrouver, un morceau de pain dans la poche. « N'émigrez point », disait Talleyrand à lacom-
» D'Haussonville, Souvenirs, I, i et sqq.
> Lettres posthumes de A, G, Schlegeïy manuscrit de la bibliothèque de Dresde. Lettre adressée à celui-ci par Dornford, jeunç Anglais qui étudia & TUniversité de Gœttingue, en date du 22 août 1790.
tesse de Brionne, une grande dame de l'ancien régime pour laquelle il craignait les. épreuves et les désenchantements qui contrastaient si amèrement avec l'existence d'enfant gfttée qu'elle avait menée jusqu'alors ; « ni Paris, ni les châteaux ne sont tenables ; mais allez dans quelque petite viUe, vivez-y sans vous faire remarquer ». « Fi, monsieur d'Autun, répliqua-t-elle, paysanne tant qu'on voudra, bourgeoise jamais 1 » \(( J'ai toujours remarqué », écrivait la belle-sœur de La Fayette, « que c'est un signe de basse extraction et de sentiments communs de regretter des privations matérielles autrement que d'une façon tout à fait passagère ». '
Ainsi pensait la princesse de Talmon, qui, sans linge, sans argent, avec des sabots aux pieds, cherchait de l'ouvrage, et Chateaubriand, qui, pour se chauffer dans sa mansarde de Londres, mettait sur ses genoux une chaise de paille en guise de couverture, tandis que devant son esprit passaient les visions des Natchez et d'Atala évoquées dans les forêts de l'Amérique. Le petit nombre de ceux qui avaient envisagé la possibilité d'un tel avenir administraient leur fortune dans l'intérêt de leurs amis besoigneux. Un remarquable exemple sous ce rapport fut donne par la comtesse de Tessé, que nous avons déjà nommée. Cette libre-penseuse vollairienne, qui n'avait . pas moins de bon sens que d'esprit, et qui dit un
* Forneron, Histoire des Emigrés^ 1, 213.
* Vicomtesse de Noaiiles, La princesse de Poix, Paris,