CHAPITRE TROISIEME I9I
jour à propos de M"* de Staël : « Si j'étais reine, je lui ordonnerais de me parler toujours », créa d'abord en Suisse, puis à Witmold, non loin d'Entin, dans le Holstein, une colonie agricole où elle reçut et soigna des prêtres pauvres et fournit du travail à ses compatriotes émigrés, sans distinction d*opinion politique. Sa nièce, la marquise de Montagu, belle-sœur de La Fayette, y fonda, quoique à peu près complètement ruinée elle-même, « l'œuvre des émigrés», qui, faisant appel à la charité dans tous les pays, vint en aide à quarante mille personnes. ^
M"** de Staël, de son côté, inaugura en Angleterre Tœuvre de générosité et de dévouement qu'elle devait poursuivre Tannée suivante à Coppetsur uneplus grande échelle ; elle disposait encore toujours, pour le faire, d'une fortune étendue.. Au nombre de ceux auxquels elle avait offert l'hospitalité à Juniper Hall, se trouvaientMalouet,Jaucourt et M^'de La Châtre. L'entrain de M"** de Staèl, les circonstances particulières dans lesquelles elle se trouvait et le besoin qu'elle avait de relations sociales, répandait autour d'elle une atmosphère de vie et d'excitation auxquelles il était difficile de résister.
Ses voisins de campagne étaient le docteur Burney, ami de Gibbon et de Samuel Johnson et auteur d'une histoire de la musique, et ses filles, M" Phillips et miss Fanny Burney. Cette dernière, dame d'honneur de la reine, avait publié en 1778 le roman
' ADDe-Dominiquede Noailles, La marquise de Montagu, 190-270. — * J. idiUSBen, FaédériC'Uopold de Stolberg, I, 383 et 421. f
d'Evelina, bientôt après celui de Cmcilia^ qui tous deux furent jugés les meilleures productions en leur genre depuis les écrits de SmoUett. Ces ouvrages évitaient les détails choquants et les brutalités du roman anglais contemporain et se distinguaient par un réalisme sain et un comiquç plein de finesse, surtout dans les descriptions de la vie de Londres. Us marquent dansrhistoire du roman et furent vantés par Burke, Gibbon, Sheridan, Johnson, plus tard par Macaulay \ comme la première tentative heureuse faite par une femme pour reproduire fidèlement la réalité. Cette personne de talent, qui épousa par la suite un des hôtes de Juniper Hall et un ami de Narbonne, le général d'Arblay, se sentit transportée comme dans un monde nouveau par le commerce avec cette société française. On écrivait et on composait. M"™« de Staël, le soir, récitait quelquefois des vers, des passages de Tancrèdey entre autres, et quand, dans la journée, on allait faire des visites aux environs, l'un des amis, Narbonne, Talleyrand ou Montmorency, montait sur le siège de la modeste voiture à un cheval et brisait au besoin la glace pour avoir part à l'entretien. Miss Burney se lia rapidement avec la maîtresse de la maison, qui lui adressa ses premières lettres en anglais et répondit à sa sympathie avec son ardeur accoutumée. « When I learned to read english », lit-on dans une de ces lettres, <K I begun by Milton, to kwow ail or renounce at ail in once ». . .
^ Macaulay, Critical and historical Essays^ I.