‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 94 sur 280 · CHAPITRE TROISIÈME igS · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME igS

seul environ une demi-heure. Elle revint avec Tamie qu'elle était aUée voir et qu'elle déposa en chemin. Puis nous rentrâmes ch^ elle.

« Elle était en toilette du matin, et quand nous fûmes dans sa chambre, eUe appela sa camériste pour la déshabiller. Nous étions enfin seuls, car, selon les idées françaises, les domestiques ne comptent pas. Je me tenais à un angle de la cheminée, habillé de noir des pieds à la tête, poudré avec soin, mon chapeau à la main ; elle était de Tautre côté, en jupon court et en simple chemise, roulant entre les doigts un morceau de papier, genre d'exercice qui lui est înâispensable. £lle sort du lit en tenant à la main un objet de ce genre et va se coucher avec. Elle se mit à défendre Narbonne et à le louer avec une sii^liëre chaleur et une abondance extraordinaire de paroles. Â ce flot oratoire je ne trouvai à opposer que ceci : Ce témoignage de reconnaissance m'a gêné, je ne sais pourquoi ; je lui ai rendu son argent non pour faire du chagrin à lui ou à d'autres, mais pour me délivrer d'un fardeau. — Vous êtes susceptible comme J.-J. Rousseau^ me dit-elle, et pour cette fois notre entretien fut terminé La troisième fois, Narbonne étant présent :

Nous sommes tous de bons enfants, dit-elle, il ne faut pas nous chercher querelle. — L'entente ainsi rétablie, nous passâmes encore quelques jours ensem- Me à Londres ; puis M'^* de Staël retourna avec Narbonne à la campagne ; je l'y ai visitée plusieurs fois. EUe me chantait en badinant et en les mimant des ariettes italiennes fort douces ; nous redevinmes peu

à peu tout à fait amis, et le passé fut oublié. M"* de Staël est un génie. Elle est extraordinaire en tout ce qu'elle fait. Elle ne dort que quelques heures et fait preuve, tout le reste du temps, d'une activité vraiment prodigieuse. Ses discours sont des traités, ou des feux roulants d'humour et d'esprit. Mais elle ne peut pas souffrir autour d'elle les gens d'intelligence bornée. Pendant qu'on la coiffe^ pendant qu'elle déjeune, un tiers de la journée en tout, elle écrit. Elle n'est pas assez maîtresse d'elle-même pour revoir ce qu'elle a fait, le cornger, l'achever ; mais les épanchements de cette âme infatigable sont du plus haut intérêt même dans ce premier jet, et renferment des fragments de la plus grande finesse et d'une incomparable vigueur. Elle termine plusieurs œuvres sérieuses et continue à travailler. Elle m'a fait lire des choses qu'elle était en train d'écrire. On connaît ses Lettres sur /.-/. Rousseau^ publiées par elle à dix-sept ans. Elle a plus d'un défaut ; mais beaucoup de choses qui chez d'autres seraient des défauts n'en sont pas chez elle. Elle veut être jugée selon sa propre mesure. Elle est assez bien faite, mais son visage n est pas beau ; il est un peu cuivré et ses lèvres sont trop fortes. Elle n'est rien moins que vaine. Rien chez elle ne trahit la femme savante. Sa nature est ouverte, généreuse, sans rien d'affecté, et un caractère bien accusé de droiture et de vérité la rend très sympathique. Elle ne se fait aucune illusion sur elle-même et sur les bornes de son savoir, et je lui ai entendu dire fort naïvement : Vis-à-vis un homme qui n'a que de Fesprit, je me soutiens ;

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