CHAPITRE TROISIEME I
vis-à-vis un homme simplement instruit, je fais de même ; mais celui qui joint l'esprit à l'instruction me laisse sentir que je ne suis qu'une femme * » .
A un autre endroit de cette correspondance, il est dit de Narbonne qu'il est assez léger pour oublier même son amie \ Sans les désillusions qu'il préparait à M"' de Staël, son existence en Angleterre avait bien sAissi les siennes. Dans ce pays, où grâce surtout à l'exemple de Georges III et de sa femme, la reine Charlotte, la sainteté du mariage était encore respectée et où les mœurs de la grande majorité de la nation étaient restées pures, la frivolité avec laquelle tant d'émigrés rompaient les liens les plus sacrés pour des fantaisies passagères excita le mécontentement et le mépris. Une lettre que Morris écrivait à Jefferson en décembre 1792 exprime fort bien l'opinion anglaise à ce sujet : « Les mœurs », dit-il, « ou plutôt Tabsence de mœurs, rendent en France la partie aisée à chacun. Vous pouvez, si cela vous convient, rester irréprochable ; mais il n'est nullement nécessaire d'être bon ou de le paraître, car chacun, qu'il soit moral ou tout le contraire, trouve sa place dans la société. A l'étranger, les Français désirent iniporler ces mêmes principes de liberté sans contrainte qui ne peuvent cependant convenir aux peuples- aux yeux desquels une vie pure et bien ordonnée est un gage indispensable du maintien de la société civile. Ajoutons à cela que le' mépris pu-
* * Varnhagen von En se, Mémoires et Mélaiyges, I, 190- « * F. Kapp, Juste-Rric Bollmann, 138-139.
igS MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
bliqaement afflché de la religion doit blesser toutes les personnes raisonnables * ».
Il s'effectua donc, dans la manière de vcnr du public anglais, une réaction qui n'épargna même plus les liens consacrés par l'âge et par l'babitude, ainsi que l'était, entre autres, l'amitié de vieille date entre la princesse d'Hénin et I^illy-TollendaL Gomme on demandait à Horace Walpole de se laisser préseoter à la princesse, cet ancien protégé de M""* Du Defiiand répondit qu'avant d'entrer en rapports personnels avec des Français des deux sexes, il lui fallait être pleinement convaincu de la pureté de leurs sentiments*. Cette manière de voir étiût partagée par Mary et Agnès Berry, deux sœurs spirituelles et charmantes, qui formaient à Strawberry Hill le centre de la société d'Horace Walpole. Cette société n'était rien moins que bienveillante à l'égard de Tambassa* drice de Suède en particulier. Après sa première rencontre avec elle, à Lausanne, en 1784, miss Berry, alors âgée de seize ans, avait critiqué « la hardiesse de ses manières > — the boldness of her manner. Liée depuis. longtemps avec Gustave III et le baron de Staël, la dame anglaise, dans im voyage qu'elle fit à Paris en 1791 avec son père et sa sœur, revit M"* de Staël sans changer d'opinion sur son compte. « Elle a été pendant le souper si complètement occupée de Talleyrand », écrivait miss Berry, « qu'elle n'a pas eu un moment pour ses hôtes ». Les scrupules sociaux qui n'avaient pas empêché Walpole, en
* Jared Sparks, Gouverneur Morris ^ II, 255. * Miss Berry 's Journal and Correspondenoe, I, 407.