‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 99 sur 280 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

de jours après, la côte argentée de l'Angleterre disparaissait aux yeux de M'^" de Staël. '

A Coppet ou aux environs, aux bords du lac de Genève, à Nyon et à Lausanne, se passa pour M'"'' de Staël Tannée de la Terreur dans une tristesse profonde. Plusieurs des amis qu'elle avait laissés en Angleterre vinrent la rejoindre, et la Suisse fut inondée de réfugiés français. Sur eux tous pesait, comme un poids de plomb, l'atmosphère de cette année fatidique. Au pied des Alpes piémontaises^ la fidélité d'une population^ éprouvée pendant huit siècles, opposait une digue au flot révolutionnaire qui, depuis septembre, avait débordé en Savoie et menaçait les portes de Genève. « On entendait de loin », dit Sainte-Beuve, « aussi sourds et pressés qu'un bruit de rames sur le lac, les coups réguliers de la machine sur l'échafaud' » . La muse se taissdt. « Je me serais reproché jusques à la pensée, comme trop indépendante de la douleur * », dit M"* de Staël. Quelques vers dédiés à la mémoire d'une jeune femme qui se livra aux bourreaux pour mourir avec son mari ne s'éloignent pas de cet ordre d'idées :

Soavent, les yeux fîxés sur ce beau paysage Dont le lac avec pompe agrandit les tableaux, Je contemplais ces monts qui, formant son rivage, Peignent leur cime auguste au milieu de ces eaux. Quoi I disais-je, ce calme où se plaît la nature Ne peut-il pénétrer dans mon cœur agité ?

* Chateaubriand, Mémoires d' Outre-Tombe, II, 120.

* êainte-Beuve, Portraits de femmes : M»« de Staël.

* Réflexions sur la paix, préface, Œuvres complètes ^ II, 41.

Et r homme seul, en proie aux peines qu il endure. De Tordre général serait-il excepté ? *

La prose de Corinne revêtira cette pensée d'une forme plus poétique encore : « 0 terre toute baignée de sang et de larmes, tu n'as^jamais cessé de produire et tes fruits et tes fleurs I Es- tu donc sans pitié pour Thomme ? et sa poussière retournera-t-elle dans ton sein maternel sans le faire tressaillir ? ».

Au mois d'août 1793 parut, sans nom d'auteur, l'écrit de M"' de Staël pour la défense de la reine. * Il fut impuissant à sauver la Niobé de sa race, mais il ajouta une feuille à la couronne funèbre de cette victime d*une destinée impitoyable. Pour toucher les coeurs, M"* de Staël oppose le tableau du passé à celui du piésent. Elle va jusqu'à louer la reine d'avoir appelé elle-même aux: affaires Loménie de Brienne, qui « voulait une révolution en France et qui Fa faite ». Elle rappelle l'héroïsme de Tépouse et de la mère au 6 Octobre, au 20 Juin, au 10 Août. La douleur transfigure à ses yeux l'image de celle dont, il faut bien qu'elle l'avoue, elle s'est tenue éloignée au temps de la prospérité. Elle met en garde les Français contre un crime inutile, qui imprimerait à leurs fronts la tache d'une lâche cruauté. « Je reviens à vous, femmes immolées toutes dans une mère si tendre », ainsi termîne-t-elle, « immolées toutes par l'attentat qui serait commis sur la faiblesse, par

* Epitre au Malheur ^ ou Adèle et Edouard. Œuvres eomplètes, XVII, 403.

* Œuvres complèùes, II, -1-33.

Page 1