CHAPITRE PREMIER
de tranchant, de décidé, qui rend une femme en particulier souvent désagréable et disgracieuse ; elle est du reste tout aussi éloignée d'une condescendance affectée, et pourtant personne ne sait mieux qu'elle céder et rentrer dans la vraie voie. La preuve de son grand talent, c'est que sa conversation est un excitant, jamais une fatigue, et, si par paresse ou par manque d'habitude on éprouve le lendemain quelque hésitation à se rapprocher d'elle, on se sent doucement entraîné et le mécontentement disparaît. Plus d'une fois j'ai noté cette impression chez la duchesse... Mme de Staël n'attire pas, on s'attache à elle. Elle parle de Bonaparte, qu'elle n'aime pas, avec esprit et justice. Elle disait récemment qu'il avait pris Charles-Quint pour modèle, avec cette différence « que Charles- Quint voulait devancer son siècle, et Bonaparte voulait reculer le sien » . Elle est très mécontente de son organisation de l'instruction publique, et comme elle ne peut souffrir le catholicisme, elle voit avec beaucoup de peine la jeunesse élevée dans la bigoterie... Elle était chez nous l'autre jour (chez la jeune princesse) avec le duc, et veut revenir bientôt avec sa petite fille, charmante enfant de sept ans, qui promet de ressembler à sa mère par l'esprit1 ».
Ainsi se passèrent les premiers jours à Weimar, sans qu'il tut question du retour de Gœthe. Accablé de besogne et à peine remis d'une grave maladie,
1 * H. Dimtzer, Correspondance de Knebel. Henriette Knebel à son frère Charles, 23 décembre 1803 et 3 janvier
il était toujours à Iéna ; c'est là que vint le trouver une lettre de Charlotte Schiller qui le pressait de revenir.
« C'est la malédiction attachée aux choses terrestres » , répond- il à Charlotte, « que notre amie, pour laquelle en temps opportun je ferai volontiers trente lieues et plus, doive arriver juste au moment où je suis forcé de dérober mon attention à ce que j'ai de plus cher au monde. Ce moment est pour moi le plus désagréable de Tannée, celui où je comprends très bien que Henri III ait fait assassiner le duc de Guise, uniquement parce qu'il faisait mauvais temps, et où j'envie Herder d'avoir été enterré 1 ».
En attendant, sa correspondante lui envoyait les nouvelles les plus rassurantes .sur Mme de Staël. a Je suis persuadée», lui disait-elle, a qu'elle vous intéressera infiniment aussi ; son esprit, sa vivacité de sentiment entraînent tout le monde, et ce que j'aime le mieux en elle, c'est son sérieux, le vif intérêt qu'elle prend aux choses qui lui plaisent. Elle est plus simple que nos femmes de lettres allemandes et tient plus compte des autres, — ceci soit dit entre nous ». Mmo de Staël, ajoute la femme de Schiller, n'est accompagnée par aucun homme ; Villers est retourné à Paris, Benjamin Constant est pour le moment à Gœttingue. Elle s'entend très bien avec le duc, qui s'entretient volontiers avec elle. Wieland, qui lui fut présenté au souper de la duchesse-mère,
1 * Correspondance entre Gœthe et Schiller, appendice, II, 388-389, n° 13. Gœthe à Mme Charlotte Schiller, léna, 20 décembre 1803.