CHAPITRE PREMIER
ayant exprimé le désir de la voir en tête-â-tête, elle l'invita pour le lendemain matin. « Nous devons, continue Charlotte, toujours maintenir vivantes en ce temps-ci nos forces intellectuelles. De plus, notre existence matérielle est si mesquine, que nous ne pouvons être riches que par l'imagination, et il nous est difficile d'épancher notre cœur, tandis qu'une nature comme la sienne n'a qu'à absorber le flot qui lui vient du dehors pour se renouveler et être aimable. Si Mme de Staël reste plus d'un jour chez vous, demandez-lui de déclamer quelque chose ; elle a pris des leçons de la Clairon. Elle parle de l'harmonie des tragédies françaises et soutient que les Allemands ne peuvent avoir aucune idée de Racine s'ils ne l'entendent pas bien déclamer. Mais quelque belles choses qu'elle nous dise sur ce sujet, elle ne nous convertira pas si aisément, et Schiller défend les Allemands de son mieux » . Gœthe ne sera pas fâché d'apprendre, est-il dit à la fin de cette lettre, que Mme de Staël ne boit pas de thé, seulement un peu de vin rouge à table, et que ses besoins physiques sont très subordonnés à ses besoins intellectuels ; « ce qu'il lui faut avant tout, c'est une distraction constante ' » .
Le 15 décembre, au lendemain de cette lettre, Mme de Staël elle-même avait annoncé son arrivée à Gœthe, en se déclarant prête à aller le trouver à Iéna.
« Je vous avai3 écrit ce matin ici, iMon sieur, vous
1 * Annales gœthiennes, 1883, 245. Charlotte Schiller à Gœthe, Weimar. 14 décembre 1803.
devez croire que mon premier désir en venant en Allemagne est de vous connaître et de m'honorer de votre bienveillance ; je reste ici jusqu'au 1er de l'an ; si vous y venez plusieurs jours avant ce moment je vous y attendrai ; si votre santé ne le permettait pas, ayez la bonté de me l'écrire et j'irai passer deux jours à léna avec vous ; il ne me faut pas moins de temps pour vous exprimer mon admiration et pour recueillir quelques-unes de vos pensées qui germeront dans mon esprit le reste de ma vie l ».
Ces lignes décidèrent Achille à quitter enfin sa tente. Il répondit en français, langue dont il se servait fréquemment dans sa jeunesse, et parfois pour correspondre avec Mme de Stein : « Voilà, Madame, une des contradictions les plus frappantes. Vous vous trouvez à Weimar et je ne vole pas vous porter les assurances d'un parfait dévouement. Cependant je ne me plaindrai pas ni des affaires momentanément compliquées ni des indispositions physiques, qui me retiennent ici ; ces accidents me sont chers, car ils me procurent un bonheur que je n'aurai jamais osé souhaiter. Vous vous approchez de Termite qui fera son possible pour écarter ce qui pourrait l'empêcher de se vouer entièrement à la bienvenue. Vous éclairerez ses jours tristes, et les soirées infinies passeront comme des moments. Soyez persuadée, Madame, que je sens tout le prix de votre bonté et que j'attends avec impatience le moment de
1 * Annales gœthiennes, 1887, 5. Mme de Staël à Gœthe, Weimar, 15 décembre (1803).