CHAPITRE PREMIER
de la société, mais elle est très polie, aimable et affable envers chacun. Ses yeux sont beaux et intelligents, mais son visage un peu noirâtre. Elle est de taille moyenne et un peu forte, les yeux et les cheveux noirs. Elle revient ce soir. Nous aurons également les Gore, les Schiller, etc. ».
Ce soir-là, au thé de la duchesse, Mme de Staël vit pour la première fois l'auteur de Wallenstein ; il était en uniforme de cour et elle le prit pour un général. Revenue de son erreur, elle lui parla, dès le début, de la philosophie de Kant et de la supériorité du drame français *. La simplicité sérieuse et l'absence de toute recherche dans la personnalité de Schiller produisirent sur elle une impression si profonde, quelle quitta vite le ton badin qu'elle avait commencé par prendre. Elle a dit plus tard que la muse de Schiller, c'était la^conscience, et à partir de cette première rencontre elle lui voua la respectueuse admiration qui pénètre son jugement sur lui. La première pièce du poète allemand qu'elle vit représenter à Weimar fut le Camp de Wallenstein, qui lui causa un vif plaisir ; mais elle conserva toujours une prédilection particulière pour Marie Stuart, comme pour « la plus pathétique de ses tragédies2 ».
Dans l'intervalle, Schiller s'était acquitté de la tâche d'excuser l'absence de son ami, Goethe, et l'Allemagne avec lui, n'étaient pas alors dans leur constellation la plus favorable. Au mois de marspré-
1 * H. Diintzer, Gœthe et Charles -Auguste, II, 458. — Mme de Staël, De V Allemagne, 2e partie, chap. 8.
2 Mme de Staël, De V Allemagne, 2e partie, chap. 18.
cèdent était mort Klopstock ; Kant devait suivre le 12 février 1804. Schiller n'avait guère plus un jour de bien-être ; dans son âme vibraient, comme de derniers accords, les chants de liberté de Guillaume Tell. Herder luttait contre la mort et succomba le 18 décembre 1803. Sa disparition fut ressentie à la cour comme une perte personnelle. « La duchessemère méfait pitié », écrivait Henriette de Knebel ; « elle ne croyait pas devoir être témoin de cet événement. Notre duchesse se montre calme comme le destin, mais la petite princesse dit qu'elle est très accablée et qu'elle déplore cette mort ; seule Mme de Staël ne doit s'apercevoir de rien; la duchesse se laisse emporter et électriser par son animation ; je n'ai rien à redire à ce qu'on trouve du goût à son esprit et à son beau langage, mais elle-même ne prendrait certainement pas mal la chose, si la duchesse trahissait plus de sensibilité. Mrae de Staël amuse beaucoup ie duc, qui croit entendre un homme distingue, tant sa conversation est rapide, juste et variée... Elle est absolument affranchie de la préciosité et du pédantisme si souvent fatals à nos femmes de lettres ; rien d'exagéré, d'à moitié mur ; elle est saine en dépit de toute sa finesse. Personne ne s'impose moins ; de sorte que les rapports avec elle sont toujours agréables. Elle dit qu à l'époque de la Terreur presque personne n'était malade et que même peu de gens mouraient de maladie... La conversation de Mme de Staël révèle réellement le talent le plus rare qu'il m'ait encore été donné de constater, car il est fait de puissance et de douceur; jamais rien