CHAPITRE DEUXIEME
durée des liens qui seuls empêchent les brusques déchirements. Puis passant au style, le style> et la forme, sans lesquels, « de ce côté-ci du Rhin, les ouvrages les plus pensés sont destinés à mourir de leur belle mort ■ » , Sainte-Beuve prononce le jugement suivant, qu'il devait modifier par la suite : « Malgré ce qu'il y a dans Corinne de conversations et de peintures du monde, ce n'est pas à propos de ce livre qu'il y a lieu de reprocher à Mme de Staël un manque de consistance et de fermeté dans le stylt, et quelque chose de trop couru dans la distribution des pensées. Elle est tout à fait sortie, pour l'exécution générale de cette œuvre, de la conversation spirituelle, de l'improvisation écrite, comme elle faisait quelquefois (stans pede in uno) debout, et appuyée à l'angle d'une cheminée. S'il y a encore des imperfections de style, ce n'est que par rares accidents ; j'ai vu noté au crayon, dans un exemplaire de Corinne, une quantité prodigieuse de mais, qui donnent en effet de la monotonie aux premières pages. Toutefois, un soin attentif préside au détail de ce monument ; l'écrivain est arrivé à l'art, à la majesté soutenue, au nombre * » . Et parlant à un autre endroit de la description de Rome dans la lettre de Chateaubriand à Fontanes, description qu'il nomme « olympienne » , il dit à ce propos : « Cette belle Lettre a produit en français, toute une école de
1 Marcellus, Chateaubriand et son temps, 135. Chateaubriand à Marcellus.
2 Sainte-Beuve, Portraits de femmes, 137-138: Mme de Staël.
peintres, une école que j'appellerai romaine. Mmo de Staël la première s'inspira de l'exemple de Chateaubriand ; son imagination en fut piquée d'honneur et fécondée... Elle n'est pas si fïère, si élégante que Chateaubriand ; mais elle est aussi élevée, et, au fond, plus sérieuse * ».
Corinne a donné l'impulsion non-seulement en littérature, mais aussi dansl'art. Le grand peintre de l'ère napoléonienne, le baron Gérard, a fait de la scène sur le cap de Misène le sujet d'un grand tableau historique qu'il reproduisit plus tard, sur le désir de Louis XVI1Ï. Dans les traits de la figure principale, particulièrement dans son regard, se retrouve la ressemblance, idéalisée il est vrai, avec celle qui fut le type de Corinne 2. Cette peinture, achevée en 1821, passa aux mains du prince Auguste de Prusse, qui en fit cadeau à Mme Récamier ; elle a été souvent reproduite depuis par la gravure. Une lettre de Sulpice Boisserée à Guillaume Schlegel la fit connaître en Allemagne 3. Non pas de souvenir, comme avait fait Gérard, mais du vivant de Mme de Staël, Mmo Vigée-Lebrun, en 1807, Ta représentée en Corinne, la lyre en main et vêtue à l'antique. Le portrait fut
1 Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous V Empire, I, 400-405.
8 * A. G. Schlegel, Corinne, peinture de Gérard. Œuvres complètes,\X, 360-368, et * Feuille artistique du Morgenblatt de Stuttgart, 24 janvier 1821.
3 Les meilleures reproductions du tableau sont, parmi les anciennes, celle de Bretonnier, parmi les nouvelles, celle d'Ad. Braun.