CHAPITRE DEUXIÈME
terminé pendant un séjour de l'artiste à Coppet, exposé une année plus tard à Paris, et envoyé ensuite à Mm' de Staël, qui l'avait commandé. « Il y a là tout votre talent », écrivit-elle à l'artiste, « et je voudrais bien que le mien pût être encouragé par votre exemple, mais j'ai peur qu'il ne soit plus que dans les yeux que vous m'avez donnés * ».
La traduction allemande de Corinne, faite par Dorothée Schlegel sous les yeux de son mari, parût avec une préface de lui peu de temps après l'original \ À Weimar on lut le roman avec transports, comme l'apprend à Camille Jordan Mme de Schardt, bellesœur de Mme de Stein 3. Knebel fut d'avis que l'auteur avait voulu rivaliser avec le début du Tasse de Gœthe, et loua la richesse extraordinaire dépensées. Goethe répondit, aux réserves de son ami Reinhard, que, pour lui, il se sentait plein d'indulgence envers cette œuvre comme envers toute œuvre en général, en ce sens qu'il fallait du talent, même pour produire les choses médiocres. Il concluait par ces mots : « A la lumière de ces considérations, les défauts se fondent en qualités, et la même chose reste vraie à l'égard des individus, chez qui nous trouvons toujours à louer et à blâmer et que nous finissons par
i Mme \\g£e -Lebrun, Souvenirs, II, 193-195. Mme de Staël à Mme Vigée-Lebrun, Coppet, 14 juillet 1809.
2 De Gerando, Lettres inédites, 68-69. — * A. G. Schlegel, Œuvres complètes, VII, 142. — * Reuch, Dorothée de Schlegel, I, 191, 225. Lettres de Dorothée, 1806 et 1807.
8 Mme Uécamier, les amis de sa jeunesse. Camille Jordan à Mm« de Staël, Lyon, 10 septembre 1807.
aimer. C'est la synthèse de la sympathie qui rend tout vivant ' ». Gentz et Jean-Paul se montrèrent hostiles. Par contre, le premier poète tragique allemand depuis Schiller, Grillparzer, puisa dans Corinne l'inspiration de Sapho 2.
L'éloge suprême fut décerné par la reine Louise. Elle dit à son entourage que souvent elle avait dû interrompre la lecture du livre de Mme de Staël, parce que son âme était déchirée moins par la douleur que par la perte de l'espérance, qui lui rappelait sa propre destinée 3, la couronne d'épines de 1806. Qu'avaient donc de commun la tristesse pathétique du poème et le deuil de la patrie écrasée et foulée dans la poussière, sinon l'inconsolable regret qui s'attache à tout ce qui est périssable et beau sur la terre? « J'ai vu les reines pleurer comme de simples femmes » , dira Chateaubriand à Charlotten bourg, devant !e tombeau de marbre de la martyre couronnée.
Dans le monde anglo-saxon, l'intérêt ne fut pas moindre. Par delà l'Océan, Gouverneur Morris lut Corinne avec la ferme résolution de noter en marge tout ce qui lui déplairait. Il n'était pas arrivé à la moitié du volume, qu'il jeta son crayon : « Rare
1 * Goethe et Reinhard, Correspondance, juin-août 1807. — * Annales gœthiennes, -1884, 129-130.
2 * W. Scherer, Lectures et essais, 233 : Grillparzer. — * F. Gentz, Correspondance avec Adam Müller, 107. — * K. Mager, Histoire delà littérature nationale française, II, 80 et 199.
8 * J. W. Schütz, Sur le caractère et les œuvres de Mme de Staël. Les Contemporains, III 1818.