CHAPITRE DEUXIÈME
contagieux, il répond : « Vraiment, je ne me doutais pas que ces dangers nous entourassent : je regarde autour de moi, et, je l'avoue, je ne m'aperçois pas qu'en fait d'enthousiasme, le feu soit à la maison. Où sont-ils donc, ces gens entraînés par l'enthousiasme, et qu'il est si pressant d'en préserver ? Voyons-nous beaucoup d'hommes, ou même beaucoup de femmes, sacrifier leurs intérêts à leurs sentiments, négliger par exaltation le soin de leur fortune, de leur considération ou de leur repos? S'immole-ton beaucoup par amour, par amitié, par pitié, par justice, par fierté ? Est-il urgent de mettre un terme à ces sacrifices ? A voir tant d'écrivains courir au secours de l'égoïsme, ne dirait-on pas qu'il est menacé ? Rassurons-nous ; il n'a rien à craindre. Nous sommes à l'abri de l'enthousiasme. Les jeunes gens mêmes y sont inaccessibles ; admirables par leur amour pour l'étude, leur soif de connaissances, leur impartialité, leur raison, cette raison semble les sortir de l'enfance, pour les porter de plein saut dans l'âge mûr ». Benjamin Constant appelle Oswald « ravi sans être convaincu, charmé sans être soumis ; souvent heureux, jamais content de lui-même, il suit à pas incertains le char triomphal de l'être étonnant qui le subjugue et l'enchante. Il est enivré de l'amour qu'il inspire, il est ébloui de la gloire qu'il contemple, il est orgueilleux des succès dont il est témoin ; mais il jette, malgré lui, quelquefois un regard de regret vers le pays qui lui promettait des jouissances et plus dignes et plus calmes. 11 trouve dans l'air qu'il respire je ne sais quoi de léger qui ne remplit pas sa
mâle poitrine. Cette poésie, ces beaux-arts, ces ta* bleaux, cette musique, lui semblent les parures de la vie ; mais la vie elle-même, la vie active, utile et noblement occupée, il se demande où elle est, et la cherche vainement autour de lui ». La conclusion de Benjamin Constant à l'égard de Corinne, c'est qu'aucun autre livre ne présente avec plus d'évidence cette importante leçon, que plus on a de facultés brillantes, plus il faut savoir les dompter ; que lorsqu'on offre aux vents impétueux de si vastes voiles, il ne faut pas tenir un gouvernail faible d'une main tremblante ; que plus les dons de la nature sont nombreux, éclatants et diversifiés, plus il faut marcher au milieu des hommes avec défiance et avec réserve ; qu'entre le génie révolté et la société sourde et sévère, la lutte n'est pas égale, et que pour les âmes profondes, les caractères fiers et sensibles, les imaginations ardentes, les esprits étendus, trois choses sont nécessaires, sous peine de voir le malheur tomber sur eux : savoir vivre seul, savoir souffrir, savoir mépriser *.
Quelques années après la publication de cette étude, Sainte-Beuve se prononça à son tour sur Mme de Staël. Il dit excellement, au sujet de Corinne, que du moment qu'elle se sent saisie par la passion, « par cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance succombent », il aime son impuissance à se consoler, son sentiment plus fort que son génie, son invocation fréquente à la sainteté et à la
1 Benjamin Constant, Mélanges de littérature et de politique, 172 et 199.