CHAPITRE TROISIEME
lement de ces qualités ' ». Les événements qui suivirent de près semblèrent confirmer cet éloge presque excessif.
« Qui êtes-vous, Madame ? » , demanda Napoléon à la duchesse Louise, qui, restée seule à Weimar, après la bataille d'iéna, le reçut sur l'escalier du Château. Elle se nomma. « Encecasje vous plains », répondit-il, « car j'écraserai votre mari ». Le lendemain, à la suite d'un long entretien avec elle, il lui dit d'un ton solennel : « Croyez-le, Madame, il y a une Providence qui dirige tout, dont je ne suis que l'instrument ». « Voilà une femme à laquelle mes trois cents canons n'ont pas fait peur », dit- il en la quittant. Caroline de Wolzogen, qui était demeurée avec son mari malade dans la ville incendiée et livrée au pillage, y trouva encore dans sa vieillesse le sujet d'un roman patriotique, Cordélia 2. Au château royal de Kœnigsberg, où l'on demeurait pénétré de cette conviction que « Dieu entassait nos péchés sur nos têtes et nous visitait dans une grande affliction » , un autre cœur de femme résistait à l'épreuve et recommandait aux hommes hésitants de « rester fermes et de ne pas songer à la paix 3 ».
Tandis que ces catastrophes s'accomplissaient en Allemagne, Mme de Staël s'en désolait dans sa soli-
1 * Maurer-Constant, Supplément aux Œuvres complètes de Jean de Müller, I, 211. Gentz à Jean de Müller, 6 janvier
2 ' Caroline de Wolzogen, Œuvres posthumes, I, 44 et 55.
3 * Comtesse de Voss, Soixante-neuf années à la cour de Prusse, 256, 266,284.
tude de Coppet. Placée par sa nationalité du côté des vainqueurs, ses sympathies, par malheur pour son repos intérieur, étaient tout entières du côté des vaincus, et sous le coup des événements qui ébranlaient le monde, elle ressentait d'autant plus vivement le besoin d'échanger ses pensées avec des amis dont les convictions étaient les siennes. Elle traduisait une expérience personnelle quand, dans Corinne, elle nommait les voyages un des plus tristes plaisirs de la vie et ne pouvait s'empêcher de sourire de la hâte que l'on a d'arriver à des endroits où l'on n'est attendu par personne. C'est eue qui comparait les années sur un sol étranger à des branches sans racines, tandis que Pexistence qui s'écoule dans les lieux qui nous ont vus naître est soutenue « par les souvenirs qui rajeunissent le cœur et adoucissent l'idée de la mort ». Elle fut de plus en plus saisie de ce que Sainte-Beuve appelle dans sa vie « le mal de la capitale », et qui s'explique en partie par l'extraordinaire surexcitation intérieure qui donna naissance à Corinne.
Depuis la mort de son père, Mme de Staël avait été mise officiellement sous la surveillance directe et sévère du préfet du Léman ; mais nous savons qu'en fait elle s'y trouvait depuis bien plus longtemps. Déjà en février 1804 on ne lui accorda que comme une faveur le droit de demeurer à Genève *. Interrogé sur ce qu'il ferait si, par un excès de zèle malentendu, un souverain italien la faisait arrêter tandis
1 H. Welschinger, La Censure sous le premier Empire,