CHAPITRE TROISIEME
qu'elle séjournait au-delà des Alpes, Napoléon répondit qu'en ce cas vingt mille hommes étaient prêts pour sa délivrance ' , et, comme nous l'avons dit, il avait prescrit à ses employés de traiter la voyageuse avec tous les égards. Mais quand pour la première fois depuis son retour à Goppet Mme de Staël tenta de dépasser, rentrant en France, la limite des quarante lieues qui l'éloignait de Paris, elle put voir de quelles mailles étroites était tissé le filet qui l'enveloppait. Le 31 août 4805 le préfet de police — toujours Fouché — lui refusa un passeport et recommanda au préfet du Léman, au cas où elle franchirait la frontière française, de l'arrêter immédiatement. Il était question dès lors de lui interdire le libre mouvement entre Genève et Coppet, qui n'en était éloigné que de quelques kilomètres, et cependant aucune charge n'existait contre elle, sinon cette remarque de Napoléon dans une lettre à Fouché à propos d'une dame russe, la princesse Dolgorouki : « Elle tient à passer pour une femme d'esprit, est liée avec la reine de Naples, et, ce qui est tout aussi choquant, avec Mmo de Staël 2 ».
Le 22 octobre on lui accorda cependant le passeport désiré pour la France, à la condition qu'elle ne toucherait pas Paris. Elle n'en fit usage qu'au printemps de 1806. Elle avait passé l'hiver à Goppet et en partie à Genève et cherché à se créer une nouvelle source d'intérêt, en jouant sur une petite scène
1 Benjamin Constant, Mémoires sur les Cent Jours. * H. Welschinger, La Censure sous le premier Em/m*£,168. Napoléon à Fouché, 22 mai 1805.
improvisée dans cette dernière ville quelques-unes de ses pièces favorites du théâtre de Voltaire, Mérope, Alzire, Zaïre, puis la Phèdre de Racine et une scène biblique, Agar dans le désert.
Des témoins oculaires nous ont parlé de ces représentations. A côté de l'admiration qui déborde dans le récit de Friderike Brun, établie à Genève pendant l'hiver de 1806 \ se place le compte-rendu de Guillaume Schlegel dans une lettre à la comédienne Bethmann, du Théâtre national de Berlin, et qui garde une plus juste mesure.
Schlegel avait eu l'occasion d'étudier, après l'art dramatique allemand, celui de la France et de l'Italie, mais ii ne connaissait ni Talma ni la scène tragique française. Enfin il avait eu le bonheur, écrivait-il à Mme Bethmann, de pouvoir admirer quelque chose d'achevé en ce genre, et cela d'une façon inattendue, sur un théâtre de société et dans la personne d'une dilettante. Le jeu de Mme de Staël lui semble celui d'une artiste incomparable. Afin de se distraire et plus encore afin d'amuser ses amis, elle a choisi des pièces tragiques pour la plupart, que leur difficulté reconnue exclut d'ordinaire en France des scènes de société. Le don particulier à Mme de Staël d'exciter chaque esprit selon sa mesure répandait l'animation autour d'elle, et elle eut bientôt un nombre de talents en état de la soutenir et de rendre possible l'entreprise qu'elle voulait tenter. Schlegel relève les dispositions pleines de goût, surtout dans le
1 * Friderike Brun, Episodes de voyages en Suisse, en France et en Italie, 1,383 et sqq.