CHAPITRE TROISIEME 2l
choix et l'observation des costumes, et insiste sur ce que, pour cette raison même, la petitesse de la scène n'a fait aucun tort à l'effet de l'ensemble. « Chez Mme de Staël, dit-il, les dons de la nature et de belles dispositions s'unissent aux avantages de l'éducation la plus rare pour assurer son succès dans l'art théâtral. 11 faut y ajouter l'habitude du monde, indispensable pour la comédie, mais presque également importante pour la tragédie, du moins pour la tragédie française, où règne à un si haut degré une dignité fondée sur la convention, le don fréquemment exercé, dans la conversation, de la persuasion, de la souplesse et de la présence d'esprit ; une mémoire sûre et infaillible jusque dans le moindre détail, une pratique extraordinaire dans le débit des vers. Elle a été de bonne heure, pour la déclamation, élève de la célèbre Clairon, longtemps après que celle-ci eût quitté le théâtre, il est vrai ; et ceux qui ont vu cette remarquable comédienne assurent qu'ils retrouvent très bien ses traces dans la manière de Mme de Staël. « Tout cela néanmoins ne suffit pas pour donner une idée complète de la nature de son jeu, qui procède tout entier de son caractère et du fond môme de ses sentiments. A l'amour naturel de la langue et de la littérature de son pays Mme de Staël unit l'aptitude extrêmement rare en France de se transporter dans un monde intellectuel étranger et de se l'assimiler par l'imagination. Elle connaît et aime la poésie française, avant tout la poésie dramatique, sans cependant s'y absorber et en être pleinement satisfaite. Ce qu'elle cherche tout d'abord dans la poésie, ce qu'elle-même
a tenté de rendre dans ses écrits comme sentiment dominant de sa vie, ce sont les destinées irréparables d'un cœur qui sent, ses secrets, ses souffrances, exprimés de la façon la plus directe et la plus simple. On ne saurait nier que les limites imposées au drame par le goût français, en partie aussi par le caractère de la nation elle-même, sont trop étroites à l'égard de la profondeur des passions réprésentées comme de l'étonnante vérité de l'expression ; les conditions imposées par leur goût sont surtout extérieures. L'éloquence semble à leurs poètes le premier besoin, et l'éloquence est toujours quelque chose d'apprêté. Par amour des convenances ils ne veulent jamais nous montrer la nature humaine troublée et vaincue par la douleur et débarrassée de tout cet attirail solennel qui fait comparer leurs personnages, par Schiller, en termes frappants, à ces rois des anciennes gravures, qui se mettent au lit revêtus de la pourpre et la couronne en tête. On pourrait dire aussi que les héros de la tragédie française ne parlent et n'agissent presque jamais comme s'ils étaient seuls et inobservés ; mais, de même que le comédien ne doit pas tourner le dos au spectateur, le poète ici a pris soin d'adresser ostensiblement ses discours au parterre. Ce sont là quelques-unes des raisons pour lesquelles les meilleures œuvres tragiques des Français nous laissent le plus souvent, nous autres Allemands, froids à la lecture. Mais si elles étaient représentées dans leurs rôles principaux comme Mme de Staël l'a fait dans les siens, elles devraient, malgré cela, toucher et ébranler. Que ne puis-je vous décrire comment son impé-