‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 108 sur 341 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

rieux besoin de vérité a triomphé de la résistance offerte par la forme, comment elle a su pénétrer ces productions compassées d'une âme plus libre, du souffle ardent de son propre cœur, les élevant ainsi par son enthousiasme dans des régions poétiques plus hautes ! Mais n'allez pas conclure de là qu' elle méconnaît les limites du genre. Ce reproche pourrait bien plutôt s'adresser aux célèbres comédiens actuels de Paris, qui, à en croire des juges compétents, traitent bien arbitrairement les œuvres de leurs poètes et bien souvent passent d'une pompeuse déclamation à une violence convulsive accompagnée de contorsions que le texte n'autorise en rien. Ce défaut provient peut-être de ce que, dans les pièces qu'ils ont à représenter, la vie est parcimonieusement distribuée ; en conséquence, dans les rares moments où la passion réclame tous ses droits, ils veulent réparer ce qui manque et concentrer en quelque sorte sur un seul point toute la force qui devrait être répandue sur la pièce entière. Mme de Staël s'entend bien autrement à réparer ces défectuosités ; chez elle toutes les transitions sont harmonieuses, depuis le discours le plus mesuré jusqu'au cri de douleur le plus involontaire. Jamais elle ne dépasse, je ne veux pas dire la ligne délicate de la grâce, mais même les bornes des convenances traditionnelles. On peut dire qu'un charme particulier de son jeu réside dans la conciliation effectuée entre l'instinct intérieur et le respect dû à la règle. C'est un libre mouvement dans la mesure la plus correcte, une âme profonde sous une brillante surface, la sincérité et la cordia-

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lité naturelles, sûres d'elles-mêmes, au centre de l'art perfectionné.

« Mme de Staël n'appartient pas aux artistes dramatiques raisonnes qui reproduisent toujours de la même façon ce qu'ils ont trouvé un jour le plus juste ou le plus avantageux. Après avoir médité et répété son rôle avec soin, elle s'abandonne, dans la représentation, aux inspirations du moment. Elle s'identifie à son rôle, lutte, comme le personnage qu'il représente, avec les sentiments les plus divers, souffre, s'épouvante, tombe en défaillance, reprend ses sens ou est poussée aux derniers actes du désespoir ; bref, elle ressent jusqu'à l'illusion, comme s'il s'agissait d'elle-même, tout ce qui, dans la poésie tragique, émeut et ébranle les âmes. Dans ces moments, la respiration plus profonde, le battement plus fort du cœur, le tremblement de la voix, la terreur causée par l'infortune soudaine d'une personne aimée, même les larmes qui débordent, ne sont plus une fiction, mais une réalité. Nulle corde semblable ne peut se refuser de vibrer avec ces cordes-là ; elle a acheté l'émotion de ses auditeurs au prix de sa propre souffrance ».

La série des représentations de Genève s'ouvrit par Mérope, tragédie qui, par la douleur maternelle qui en est le fond, répondait tout spécialement au genre de talent de Mme de Staël. Les applaudissements qu'elle recueillit dans le rôle de l'héroïne dissipèrent tous les doutes sur l'issue finale de l'entreprise. On vanta particulièrement la voix de l'interprète, l'abondance et la flexibilité avec lesquelles son

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