CHAPITRE TROISIEME
organe se prêtait à toutes les exigences de ces rôles. Ses beaux yeux noirs, ses traits pleins d'expression, qui à cette distance paraissaient adoucis à leur avantage, une attitude et des mouvements classiques, un geste particulièrement harmonieux firent le reste. On remarqua la façon dont elle avait conçu le rôle de Palmyre, la grâce et la fraîcheur de vie déployées dans la représentation d'un amour naissant associé à l'enthousiasme religieux.
Guillaume Schlegel regardait Alzire comme la composition dramatique la plus heureuse de Voltaire, d'abord à cause de l'idée qui en fait le fond et ensuite parce que les contrastes entre l'ancien et le nouveau monde y donnent lieu à de belles descriptions poétiques. 11 trouvait l'action, bien qu'inventée, plus riche en faits historiques que la plupart des autres tragédies françaises. Mme de Staël joua Alzire en costume espagnol, contrairement peut-être aux vues de l'auteur, mais certainement dans l'esprit de l'histoire, car elle est déjà chrétienne et à la veille d'être mariée à un grand d'Espagne. Grâce à la façon dont Mme de Staël exprima sa tendresse fidèle et profonde, la noblesse de ses sentiments, Alzire fut pour elle un triomphe presque plus beau encore que Mérope. Le rôle de Zaïre était beaucoup moins avantageux au point de vue poétique. Tandis que tous les mobiles humains militent en faveur de l'amour d' Alzire, l'amour de Zaïre les a tous contre lui. Le critique allemand ne voulait pas comprendre cette sympathie passionnée pour un Turc amoureux et jaloux, qui déclame, il est vrai, avec grandeur d'âme
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et une tendresse européenne, mais qui retombe à tous moments dans sa fureur brutale et dans ses habitudes despotiques. Il nomme Orosmane un Othello manqué et regrette que Voltaire ait laissé échapper T occasion de dépeindre le monarque oriental sur le modèle du Saladin de Nathan le Sage.
Ces représentations se terminèrent par le rôle à la fois le plus difficile et le plus avantageux du répertoire français, celui de Phèdre. Mme de Staël y réussit complètement. Schlegel qualifie son jeu d'interprétation en grand style, qui par la mise en relief du côté involontaire et fatal de la passion à laquelle Phèdre succombe, produisait sur le spectateur la plus profonde impression. Excitée par son succès, Mme de Staël joua seule avec ses enfants la scène lyrique & Agar, sujet déjà traité par Népomucène Lemercier et Mœe de Genlis, et qu'elle-même avait fidèlement empruntée au récit biblique. Sa fille, une enfant de dix ans pleine d'âme et de talent, joua le rôle d'Ismaël, son fils cadet celui de Tange, et les spectateurs furent touchés jusqu'aux larmes par la simplicité de faction. Leur surprise ne fut pas mince en voyant, le même soir, l'auteur reparaître, avec toute la gaieté et l'espièglerie imaginables, en fausse Agnès ou en Rosine \
Parmi les autres acteurs, le comte de Divonne, qui
1 Mme de Staël, Agar, scène lyrique.OE uvres complètes, XVI, 1.— * A. W. Schlegel, Sur quelquesrôles tragiques de M™ de Staël, àMme Bethmann, comédienne à Berlin. Œuvres complètes, IX, 266-281. D'abord imprimé dans le * Calendrier des Dames de Berlin, 1806.