CHAPITRE TROISIEME 2ig
représentait Lusignan dans Zaïre, est le seul que Friderike Brun mentionne avec éloges. La dilettante qui jouait Phèdre parvint-elle à communiquer aux Genevois le feu sacré de son art? Le silence suspect de la plupart d'entre eux semblerait indiquer le contraire. D'après Mlle Galiffe, Mme de Staël préférait les rôles comiques aux rôles tragiques, dans lesquels elle ne savait pas subordonner suffisamment aux exigences du poète sa propre personnalité *. Mme Necker de Saussure dit de sa cousine qu'elle n'avait pas précisément un talent d'artiste, mais que son jeu était spirituel et pathétique au dernier point ; elle faisait verser beaucoup de larmes, et la vérité de son expression remuait le fond du cœur. Sa troupe entière était électrisée par elle, un assemblage un peu hétérogène se mettait en harmonie sous son influence. Comme elle déclamait d'inspiration, son jeu variait beaucoup d'une représentation à l'autre ; s'éloignant à chaque instant des routines théâtrales, elle trouvait moyen d'être originale avec ce que tout le inonde sait par cœur. Son émotion en jouant la tragédie était très forte. Dans Zaïre, elle ne saisissait jamais la croix sans la briser, mais cette émotion semblait lui donner de l'élan, et non du trouble; elle avait l'esprit parfaitement présent aux divers incidents de la scène, et ne perdait point la direction d'elle-même ni des autres. Mais rien n'était plus piquant que de
1 Galiffe, D'un siècle à l'autre, 318. Comparer Philippe Godet, Histoire littéraire de la Suisse française, 418-
lui voir jouer la comédie ; toute sa verve, toute sa gaieté éclataient dans son jeu ; les rôles de soubrettes l'amusaient surtout. Cependant il est des rôles qu'elle n'a jamais bien saisis; ainsi, la folie, l'incohérence des pensées n'a pu être comprise d'elle ; sa tête était foncièrement trop bien organisée pour la concevoir.
Cette observation rappelle à Mme Necker de Saussure une anecdote qui sert à faire connaître Mme de Staël, sous un autre rapport. Dans un séjour que celle-ci faisait à la campagne chez sa cousine, il fut question de jouer des proverbes. On fit choix d'un canevas de Garmontel, Le Bavard^ dans lequel une grande dame, malade et vaporeuse, consent à s'intéresser en faveur d'un vieux militaire qui sollicite une pension, mais sous la condition expresse qu'il lui expliquera son affaire en peu de mots. Le Bavard, à qui l'on a fait sa leçon d'avance, se laisse néanmoins entraîner à une telle intempérance de paroles, qu'il excède sa protectrice et qu'elle ne veut plus entendre parler de lui. Mme de Staël représentait la grande dame. Elle remplit d'abord fort bien son rôle ; elle contrefît à merveille la langueur, puis l'ennui, puis le dépit et l'impatience ; mais quand vint le moment d'affliger le vieux soldat, il lui fut impossible de s'y résoudre. 11 avait parlé de sa femme et de ses enfants, c'était au fond le meilleur homme du monde ; il fallait trop de dureté pour le repousser. Sortant donc tout à fait de son rôle et manquant net Tépigramme de la pièce, elle lui dit avec une émotion véritable qu'une autre fois il ferait mieux de ne