‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 12 sur 341 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

vous exprimer combien je vous suis attaché. Je vous arrange un petit logis dans mon voisinage ' » .

A ce moment on annonça au théâtre de Weimar une représentation de La Fille naturelle, pièce que Mme de Staël avait fortement désiré voir, et elle demanda en conséquence à Gœthe de vouloir bien lui permettre de différer un peu sa visite. « Je n'ai besoin que de deux chambres », écrivait- elle, «une pour ma fille âgée de six ans et l'autre pour moi ; je suis la personne du monde la plus indifférente à tout le matériel de la vie et j'y penserai encore moins que de coutume quand je serai avec vous — je vous dis cela pour que vous n'imaginiez pas de me recevoir comme une dame de Paris, mais comme la femme du monde qui a le plus pleuré à Verther et au comte d'Egmont — si vous ne revenez pas avec moi lundi je vous avertis que je serai un peu blessée. On prétend ici qu'il n'est pas fier à moi d'aller vous chercher et peu galant à vous de ne pas venir me voir. Moi je consens avec plaisir à ce premier hommage que mon esprit et mon cœur vous rendent avec tant d'abandon. Mais si je ne vous ramenais pas dans ma voiture, je sais d'avance que cela me ferait beaucoup de peine. — Voilà une lettre écrite comme si je vous avais vu toute ma vie, mais ne vous ai-je pas lu toute ma vie ? Mais votre Verther n'est-il pas l'ouvrage que j'ai relu cent fois et qui s'est uni à tou-

1 * Annales gœthiennes, 1884, 113. Gœthe à Mme de Staël, décembre (1803). A rapprocher des pages 120-123, qui renferment des passages de lettres de Gœthe à Schiller la concernant (1803-1804).

tes mes impressions. Adieu, Monsieur, adieu, à samedi ; si je ne renverse pas dans vos montagnes, je serai chez vous à une heure » . « Non, Madame » Répondit cette fois Goethe, « ce ne sera pas vous qui ferez par ces neiges le petit mais très désagréable trajet. Cette semaine me suftit pour arranger les affaires qui me tenaient ici. Samedi je viens me vouer tout à vous et j'espère que vous voudrez prendre le dîner chez moi avec M. et Mine de Schiller. Mon impatience de vous voir, Madame, s'accroît de jour en jour et vous seriez sûrement contente d'un ancien ami si vous pouviez lire ce qui passe et repasse dans mon âme...1 »

Une lettre de Schiller, du 2i décembre, devait préparer une fois encore à la rencontre avec la célèbre étrangère fêtée par Weimar. « Mme de Staël », écrivait-il, « vous apparaîtra telle que vous avez dû vous la construire à priori. Tout en elle est d'une seule pièce, et elle n'a aucun trait étranger et faux ni pathologique. Voilà pourquoi, malgré l'énorme différence des natures et des idées, on se sent parfaitement à Taise près d'elle, on peut tout entendre de sa part et tout lui dire. Elle représente l'esprit français sous un jour parfait et extrêmement intéressant. Dans tout ce que nous appelons philosophie, par conséquent sur les principes et les conclusions les plus élevés, on est en désaccord avec elle, et ce désaccord persiste en dépit de son éloquence ; mais

1 * Annales gœthiennes, -1884, 113-11 ■. Mme de Staël à Gœthe, Weimar, 18 décembre 1803, n° 114. Gœthe à Mme de Staël, 19 ou 20 décembre 1803.

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