‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 111 sur 341 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

pas tant parler, mais que quant à présent elle se chargeait de son affaire *,

Ce besoin de vérité et de naturel dans l'expression du sentiment était cause qu'elle n'aimait point la déclamation de Mlle Georges, qu'elle avait entendue jouer à Vienne ; elle trouvait ce genre d'interprétation trop artificiel. De tous les grands artistes dramatiques de son temps, Talma seul l'a complètement satisfaite .

Les représentations théâtrales durèrent jusqu'en avril 1806, où elle fut ressaisie par l'ardent désir de revoir la France, auquel s'ajoutait la nécessité de surveiller l'impression de Corinne. A Genève elle s'était acquis un ami dans la personne du préfet impérial, M. de Barante, qui fît suivre son départ pour Auxerre de l'assurance donnée à ses chefs à Paris que pendant toute l'année passée par Mme de Staël dans son voisinage immédiat, elle avait gardé l'attitude la plus correcte, et n'avait exprimé ni sur la guerre, ni sur aucun autre événement politique, des opinions pouvant donner au gouvernement un sujet de plainte contre elle 2.

Par contre, un collègue trop zélé, le préfet du département de l'Yonne, fit de la surveillance de Mmo de Staël son affaire personnelle et annonça qu'elle songeait à s'installer au château de Vincelles, dans le voisinage d'Auxerre, où Matthieu de Montmorency était venu lui rendre visite. La mono-

i Mme Necker de Saussure, Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël.

2 H. Welschinger, La Censure sous le premier Empire, 169.

tone petite ville de province rendait plus sensible à Mme de Staël la restriction apportée à sa liberté personnelle. Les grandes villes, dit Corinne, sont les seuls séjours supportables pour ceux qui ne suivent pas les sentiers battus et veulent néanmoins mener une vie sociable. Partout où la monotonie est devenue comme une seconde nature et une habitude constante, on n'aime plus à se divertir, pour découvrir ensuite qu'on passe le reste du temps à s'ennuyer. Elle ne tenta même pas de remédier à l'ennui d'Auxerre et en souffrait d'ailleurs assez peu, tant que son ami Matthieu put rester auprès d'elle. Puis, comme il n'y avait dans « cette vraie Scythie » ni professeurs, ni écoles, ni musique, elle dut envoyer ses deux fils à Paris avec Schlegel. Celui-ci, quoique habitué aux petites villes allemandes, s'était senti si mal à l'aise dans cette atmosphère provinciale française, que Mme de Staël écrivait à son sujet : « Le pauvre Schlegel se meurt d'ennui ». « Benjamin Constant », ajoutait-elle, « se tire mieux d'affaire avec les bêtes ' ». En attendant, ses amis s'employaient en sa faveur à Paris pour obtenir enfin le paiement de l'avance faite par Necker et la cessation d'un exil qu'aucune raison solide n'expliquait plus. Gerando parla dans ce sens à Talleyrand. « Il me semble qu'il lui siérait de me faire rappeler », écrivait Mme de Staël en le remerciant 2. On espérait que le 15 août, jour de la fête de Na-

1 Sainte-Beuve, Portraits de femmes, 126 : Mme de Staël.

2 De Gerando, Lettres inédites, etc., Mme de Staël à Gerando, Auxerre, 9 août 1806.

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