‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 112 sur 341 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

poléon, amènerait un changement dans sa destinée. Ce qu'elle demandait n'était point grâce, mais justice. La fête s étant passée sans rien amener de nouveau, elle écrivit, dans une disposition d'esprit assombrie, que la vie commençait à lui devenir insupportable.

Dans une lettre à Friderike Brun elle se laissa aller à ce singulier aveu : « Mon Dieu, s'il y avait dans cette France, ma patrie, dans ce pays dont je parle la langue, quelques étincelles de votre foyer, combien je tirerais parti de moi-même ! Je sais que j'ai en moi des facultés qui pourraient faire plus que je n'ai fait ; mais naître Française avec un caractère étranger, avec le goût et les habitudes françaises et les idées et les sentiments du nord, c'est un contraste qui abîme la vie. Je suis toujours ici dans la même situation, voyant mes amis de temps en temps, et les attendant encore plus que je ne les vois ; profitant mal de la solitude parce que je prends de l'opium pour dormir et que l'opium abîme les nerfs * ».

Un court séjour à Blois n'apporta aucune amélioration à cette tension excessive de tout son système, qui lui faisait dire qu'une chaise de poste était encore le séjour le plus tolérable pour elle. Elle lut beaucoup, entre autres la Vie de Johnson par Boswell, qui lui parut dépasser la mesure d'admiration permise, et l'Introduction de Sismondi à l'histoire des Républi-

1 * Bonstetten, Lettres à Friderike Brun, I, 252. Mme de Starl à Friderike Brun, Auxerre, 15 juillet 1896.

ques italiennes, qui l'enchanta à bon droit \ Mais la seule chose qui réellement lui faisait du bien, c'était de revoir ses amis, Mme Récamier, qu'elle avait ardemment désirée et qui cette fois encore répondit à son attente, le poète Lemercier, Lemontey 2 , qui, député de Lyon en 1789, avait réclamé le rappel de Necker en disant qu' « il fallait à la France un Sully» ,et s'était par cela seul inscrit dans le cœur de sa fille. Il lui resta dévoué, tout en risquant, comme directeur de la censure royale, de compromettre sa situation par cette amitié. On vit aussi arriver à Auxerre Camille Jordan, qui avait quelque chose à réparer envers Mme de Staël. Marié depuis peu, il n'avait pas répondu au désir qu'elle avait exprimé, à son passage par Lyon, de connaître sa jeune femme. Quelques années auparavant elle avait écrit à Gerando, au sujet de l'éventualité de ce mariage : « J'ai le plus tendre attrait pour lui, et je pense avec peine que vous le marierez et qu'il aura des affections nouvelles qui me reculeront de plu sieurs degrés. Je lui écrirai la première fois contre le mariage ; j'ai un beau morceau sur ce sujet, qui vous convaincrait vous-même, si Annette (Mme de Gerando) n'était pas là » .

Maintenant que Camille était marié et ne lui avait pas amené sa femme, elle lui écrivait d' Auxerre

1 Sainte-Beuve, Camille Jordan. Nouveaux Lundis, XII, 304. — * Bonstetten, Lettres à Friderike Brun, I, 254.

2 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 76. Mme de Staël à Mme Récamier. — Mme Récamwr, les amis de sa jeunesse et sa correspondance intime, 27-31.

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