‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 113 sur 341 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

qu'elle n'avait renoncé qu'avec une vraie peine à l'espoir de connaître une personne qui lui était aussi chère. « Mais je ne sais pourquoi », continue-t-elle, « vous vous étiez placé d'avance hostilement contre mon jugement. J'ai beaucoup plus de bienveillance que je n'en inspire. Une personne que vous aimez n'a qu'une chose à faire pour me plaire : c'est de me montrer de l'intérêt. Je n'aime pas trop, j'en conviens, que mes amis se marient ; mais quand ils le sont, ce ne serait plus de l'amitié que de ne pas partager leurs sentiments, et si je vois Mme Camille, je serai aussi coquette pour elle que je l'ai été pour vous ; n'est-ce pas bien ? Je ne sais rien du tout de mes affaires, et je suis ici dans la plus solitaire de toutes les retraites, soutenue seulement par l'ineffable bonté de Matthieu. J'esx)ère vous voir. Je voudrais bien ne plus souffrir, car je suis arrivée à un point où je crains de n'avoir plus du tout de forces pour rien supporter » .

Camille Jordan ayant essayé d'arranger la chose, elle lui répondit par une lettre où elle lui disait entre autres : « Je suis misérable d'âme et de santé ; mais le plus beau vers de Voltaire n'est- il pas:

Tout mortel est chargé de sa propre douleur?

Adieu, Camille ; vous êtes un peu rude pour moi. Si vous avez raison, j'en voudrais profiter ; mais il est peut-être vrai seulement que, si vous m'aimiez davantage, vous seriez moins rude ».

Six mois plus tard Camille Jordan était du nombre de ceux qui croyaient devoir taxer d'exagération la m 15

douleur de leur amie de se voir exilée de Paris. Elle lui adressa à ce sujet la lettre suivante : « Vous avez écrit à Matthieu que je vous boudais. C'était un peu vrai. Je vous aimais plus que vous ne m'aimiez. De ce désaccord est née de la peiue pour moi. Il n'y a aucun chagrin vrai et sincère qui ne doive intéresser, surtout quand ce chagrin, comme vous le verrez par Corinne, coûte beaucoup de larmes, mais pas une platitude ; enfin, quand ce chagrin a courbé mille fois plus grands que moi, le Dante, Gicéron, etc. Enfin, croyez-moi, l'on m'a dit sur ma peine, comme on dit sur toutes les peines du monde, mille choses qui m'ont blessée, et je n'ai conservé de rancune que contre vous, parce que je vous aime. N'estce pas juste? Je vais vous envoyer Corinne. Quand vous l'aurez reçue, écrivez-moi à Coppet, où je vais passer l'été dès que Corinne sera imprimée. Je vous embrasse, rancune tenante ■ ».

Le projet d'aller chercher à Spa, avant ce retour en Suisse, le raffermissement de sa santé ébranlée, dut être également abandonné par suite des difficultés apportées par les autorités, et le 14 septembre elle quitta Auxerre pour Rouen. Elle y fut suivie par Benjamin Constant, le jeune comte ElzéardeSabran, Guillaume Schlegel et son frère Frédéric, que sa prévoyante bonté avait préservé pendant six mois des durs soucis pécuniaires qui avaient accompagné son séjour à Paris. En retour, elle acceptait avec recon-

1 Sainte-Beuve, Camille Jordan. Nouveaux Lundis, XII, Mme de Staël à Camille Jordan, 1er mai et 20 juin 1806, 10 avril 1807.

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