‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 114 sur 341 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

naissance l'impulsion que cet esprit infatigable et extraordinaire donnait au sien l. De Rouen elle écrivit à Bonstetten, resté à Genève auprès de Friderike Brun et de sa fille malade, que la tranquille ville de province n'était nullement préparée à une invasion littéraire comme la sienne, et que, d'ailleurs, elle ne comptait pas y rester longtemps. Elle songeait à retourner en Italie ; puis elle demandait à ses amis de l'attendre à Genève. Elle avait, dit-elle à la fin d'une de ces lettres, acheté une terre aux environs de Paris et saurait dans une quinzaine de jours s'il lui était permis d'y vivre. « Ce sera triste de passer l'hiver dans une campagne et cette tristesse est l'objet de mon ambition ; mais qui peut parler de soi dans ce monde bouleversé ! jamais les événements ne se sont plus joués de la pensée, et quand je pense que j'ai été élevée dans un temps où la gloire littéraire était la première de toutes, je crois avoir changé de planète ».

Peu après la nouvelle année, le 23 janvier 4807, elle reçut l'autorisation d'aller habiter, jusqu'au icr avril, le château d'Acosta, près Aubergenville (Seine-et-Oise). Ce château était la propriété d'une de ses anciennes amies, Mme de Castellane, et ce fut là que Mme de Staël donna le dernier coup de lime à son roman de Corinne.

Dans l'intervalle, en mars, elle avait acheté la propriété de Cernay, près Franconville, dans l'intention d'y faire venir des professeurs de Paris et de s'y fixer

2 * Raich, Dorothée de Schlegel, I, 225, et lettres de Dorothée, de novembre 1806 à avril 1807.

dans l'intérêt de ses enfants. « Ce Paris que j'aperçois à dix lieues de moi », écrivait-elle tristement à Bonstetten, « pâlit à mes regards à mesure que j'en approche, mais ce n'était que moi qui suis changée ; et ceux qui ont quinze ans à présent, ne sont-ils pas en train de la vie comme je l'étais?... On m'écrit de Genève que les lettres de Mmo Brun sont ravissantes, et on me l'écrit pour me faire honte des miennes : en effet, je ne sais pourquoi, depuis que je n'écris plus à mon père, je ne puis m'exprimer par lettres ; je suis encore éloquente dans une lettre qu'un but déterminé, un sentiment passionné m'inspirerait, mais me peindre moi-même à tout autre qu'à lui m'est impossible Dites-lui donc, à Mme Brun, de m'écrire pour me faire jouir de son âme, la mienne est à l'étroit dans cet immense Empire ».

Peu après cependant le livre de Bonstetten sur La nature et les lois de l'imagination ayant paru, elle retrouvait sa vivacité d'autrefois pour le louer. « Je viens de lire votre ouvrage, mon cher Bonstetten, et il faut que je vous dise à quel point j'y trouve de l'esprit et de l'imagination ; c'est la première fois qu'en France on a mis dans la métaphysique la connaissance du cœur humain, et de la poésie ; vous avez analysé l'être vivant et j'éprouvais pour ce livre l'intérêt de l'histoire ; c'est en effet l'histoire par excellence que celle de la douleur et du plaisir, telle qu'elle existe dans tous les hommes. Il y a des morceaux écrits avec une grâce et Une éloquence remarquable ; j'en veux faire des extraits dans le Publiciste En lisant toute votre ingénieuse analyse de

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