CHAPITRE TROISIEME
la douleur, je voudrais bien trouver un moyen de l'éviter ; mais croyez-moi, mon cher Bunstetten, c'est vous que vous avez peint ; chacun de nous voit l'homme en Soi, mais ce sixième sens, auquel je crois comme vous, est le sens de l'existence ; et l'on ne peut rien sur le Soi, puisque le Soi est tout, et qu'on n'a rien qui ne soit pas Soi, pour agir sur Soi ; quand je dis qu'on ne peut rien, je parle du bonheur, car les actions sont l'œuvre immédiate de la volonté, et c'est pour cela qu'il y a une morale ».
A cette même époque. Napoléon écrivait à Fouché qu'il était bien aise de constater que le nom de Mme de Staël ne paraissait plus dans ses rapports : « Quand je m'en occupe » , ajoutait-il, « c'est que j'ai des faits devant moi. Cette femme est un vrai corbeau ; elle croyait déjà la tempête arrivée et se repaissait d'intrigues et de folies. Qu'elle s'en aille dans son Léman. Ces Genevois ne nous ont-ils donc pas assez fait de mal ?... Je la laisse d'ailleurs maîtresse d'aller à l'étranger, et elle est fort maîtresse d'y faire autant de libelles qu'il lui plaira J ».
Pendant ce temps expirait le permis de séjour au château d'Acosta ; on y reçut un ordre impérial portant que Mme de Staël devait observer plus rigoureusement les quarante lieues de distance de Paris, et, au cas contraire, quitter la France immédiatement. Elle était extrêmement soutirante et alitée lorsque cet ordre lui parvint ; on était au commencement d'avril. Elle se déclara incapable de partir avant le
1 H. Welschinger, La Censure sous le premier Empire, 171.
1er mai et résolue de ne céder qu'à la force : sur quoi on lui accorda un répit.
Le 27 avril, un bulletin de police désignait Mme de Staël comme partie pour Genève. « Je suis fâché, répliquait Napoléon à Fouché, que vous soyez si mal informé. Mme de Staël était les 24, 25, 26, 27 et 28, et probablement est encore à Paris. Elle a fait beaucoup de dîners avec des gens de lettres * ». Napoléon était très bien renseigné. Echappée heureusement à l'œil de ses mouchards, Mme de Staël n'avait pu résister à la tentation de faire une courte halte à Paris. Un très petit nombre d'amis furent prévenus de son arrivée. Elle se promenait le soir et une partie de la nuit à la clarté de la lune, n'osant sortir de jour. [Mais il lui prit envie, durant cette aventureuse excursion, de revoir une grande dame, Mme de Tessé, celle même qui avait coutume de dire : « Si j'étais reine, j'ordonnerais à Mme de Staël de me parler toujours ». Mme de Tessé, alors fort âgée, s'effraya à l'idée de recevoir Mme de Staël proscrite, et il résulta de la démarche une série d'indiscrétions qui firent que l'Empereur fut averti. Mme de Staël dut bien vite partir et ne revit Paris qu'après la chute de Napoléon.
De Dijon, dans les premiers jours de mai, elle annonça à son amie Juliette l'apparition de son nouveau livre. « Vous avez Corinne à présent ; dites-moi ce que vous en pensez, dites-moi ce que vous en entendez dire littérairement , et si du côté du gouverne-
1 H. Welschinger, La Censure sous le premier Empire, 171-172.